Ludovic Degroote, « Une bibliothèque fantôme » (4), une enquête de Poesibao, (III, 15, enquêtes)


Poesibao a entrepris une grande enquête autour de « livres qui … ». Nous espérons constituer ainsi une bibliothèque fantôme.


 

 

En exergue de ce nouveau projet d’enquête de Poesibao, une longue citation d’un grand spécialiste du livre et de la lecture, Yves di Manno, poète, éditeur, directeur pendant plusieurs décennies de la collection Poésie de Flammarion.

 

Les livres ne sont pas égaux

« Les livres ne sont pas égaux, non seulement par leur taille, leur valeur marchande, leurs qualités intrinsèques – mais par le simple désir qu’ils sont à même de susciter en nous, à leur corps plus ou moins défendant. Il y a les livres qu’on espère, qu’on attend parfois dans l’impatience ou l’inquiétude. Les livres inconnus qui surgissent un beau jour au détour d’un rayon et s’imposent à nous avec une brusque évidence, nous détournant du cours ordinaire de nos lectures. Il y a les livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas. Les livres rares, longtemps traqués et qu’on ramène enfin dans ses filets. Les livres décevants, redécouverts, ignorés … et l’immense fatras des livres indifférents qui n’auront jamais provoqué en nous le moindre élan. Il y a enfin la catégorie nettement plus limitée des livres dont on rêve, qui n’existent qu’à l’état latent et que nous n’entreverrons probablement jamais … Livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore… Dans l’espoir d’un brusque sursaut éditorial, le plus souvent déçu, chacun compose ainsi sa propre liste d’attente.

Yves di Manno, in Élagages

 

 


Les réponses de Ludovic Degroote




Poesibao : Y a-t-il des livres que vous espérez, que vous attendez dans l’impatience ou dans l’inquiétude ?

Ludovic Degroote : Un ou des livres que j’espère : probablement. Impatience ou inquiétude, non, je ne crois pas.


Poesibao : Y a-t-il des livres inconnus qui ont surgi un beau jour au détour d’un rayon et se sont imposés à vous avec une brusque évidence, vous détournant du cours ordinaire de vos lectures ?

Ludovic Degroote : Oui, notamment lorsque j’ai eu du mal à lire, en particulier de la poésie. C’était donc des récits.


Poesibao : Avez-vous des livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas ?

Ludovic Degroote : Oui, en très, très grand nombre… mais je crains – est-ce vraiment une crainte ? – de ne jamais les lire ; parfois j’en ouvre un, qui me tombe vite des mains.


Poesibao : Avez-vous été à la recherche de livres rares (de toute nature), longtemps traqués et que vous avez enfin ramenés dans vos filets

Ludovic Degroote : Quand j’étais plus jeune et que je croyais le temps et l’espace nécessairement finis. Ou alors des livres spécifiques, mais de nature littéraire je ne crois pas, je ne vois pas.


Poesibao : Y a-t-il des livres dont vous rêvez, qui n’existent qu’à l’état latent …. livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore…

Ludovic Degroote : sans doute, mais je n’ai pas d’exemple probant. À vrai dire à vieillir il me semble que beaucoup de choses se relativisent, pour ce qui est de lire comme d’écrire. Cela tient d’une forme de relativisme voire de résignation, je ne voudrais pas abusivement employer le mot sagesse.



Nous ajoutons quelques autres questions, non directement suscitées par la citation d’Yves di Manno.

Poesibao : Vous souvenez vous de livres que vous avez désirés, à toutes époques de votre vie et que vous n’avez pas pu trouver ou vous offrir ?

Ludovic Degroote : livres courants, non, je ne crois pas. Livres rares, oui.


Poesibao : Y a-t-il des livres que vous avez prêtés, qui ne sont jamais revenus et qui vous manquent ?

Ludovic Degroote : un, lorsque j’étais étudiant, mais le non rendu lui a donné une importance qu’il n’aurait pas eue si je ne l’avais pas prêté : en conséquence, je ne pense pas qu’il me manque.


Poesibao : Y a-t-il des livres que vous avez empruntés que vous n’avez jamais rendus, et qui excitent un petit sentiment de culpabilité ?

Ludovic Degroote : non, car je n’ai pas emprunté de livres. Ou alors est-ce enfoui. On a pu m’en donner, ce qui est différent, puisque je n’avais pas à les rendre.


Poesibao : aimeriez-vous nous raconter une « histoire de livre », quelle qu’elle soit, qui vous tient particulièrement à cœur

Ludovic Degroote
: quand j’avais dix-huit ou vingt ans, j’avais reçu après le décès d’une grand-mère deux ou trois louis d’or ; fasciné par les grands papiers mais totalement inexpérimenté, je les avais vendus pour m’offrir une édition originale de Mallarmé et une de Valéry, malgré le désappointement de mes parents : le vendeur, s’il vit, peut encore se réjouir d’avoir fait une très bonne affaire. J’avais mentionné dans un texte – jamais publié – que je destinais le Mallarmé, au cas où je disparaîtrais, à un ami que je nommais. Cet ami est mort, le livre est dans ma bibliothèque et sa valeur, que je sache, est proportionnellement moindre qu’elle n’était. Ai-je eu tort ? Financièrement oui, affectivement non. Disons que c’est une raison suffisante pour qu’elle me tienne à cœur. 




Auteurs cités
Stéphane Mallarmé, Paul Valéry