Louise Glück, “Recueil collectif de recettes d’hiver”, lu par Marc Wetzel


Marc Wetzel explore ici pour les lecteurs de Poesibao le tout dernier livre paru de la poète américaine Louise Glück.



Louise Glück, Recueil collectif de recettes d’hiver, édition bilingue, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Olivier, Gallimard, octobre 2023, 96 pages, 16,50€


Marie Olivier nous traduit (remarquablement) ici le dernier recueil (2021) de la Prix Nobel 2020 (morte en octobre 2023), dense et net, qui frappe par ce qu’on a envie d’appeler la profondeur utile de son génie. Orpheline de père à dix ans (un froid et virtuose homme d’affaires, dont elle écrit quelque part qu’il “la portait souvent sur les épaules pour éviter de la voir”, et qui, inventeur fou, par dizaines de brevets, ne supportait de la vie que ce qu’il en changeait), de mère à vingt-quatre (une mère jugeant qu’une paix extérieure suffisait aux familles, et s’étonnant qu’on veuille penser autrement qu’on ne vit, p. 67), une sœur aînée morte presque aussitôt (“elle n’aura habité, morte ou vive, que la terre“, en écrit-elle sombrement), deux fois divorcée, juive sans Dieu, anorexique sauvée par des années de rationalisation, femme au perfectionnisme féroce (et conservateur ?), et à l’ironique courage (clairement, elle ne respecte que ce à quoi elle se confronte), la surprenante âpreté de son dernier livre renvoie, peut-être, à l’émerveillement cruel des fins conscientes d’existence.

Émerveillement, donc, sans illusions (en chaque narration ici proposée, la réalité ne paraît intéressante que par surprise, et proposant des leçons qu’on ne tire pas comme individu, mais comme mouvement quelconque dans l’immense danserie des êtres : une vague n’a pas besoin d’être une forme pour se reformer, ni même d’être quelque chose pour exister. Pour la poète, semble-t-il, seul l’informe est immortel !); et cruauté, donc, sans malice (elle est quelqu’un qui souffre, et reste froide dans la douleur, mais souffrant par-dessus tout d’avoir hérité de la froideur paternelle, et ne souhaitant nul mal à quiconque ne saurait pas, lui, souffrir !). Sans aucun masochisme (le malheur volontaire est une clownerie qu’elle s’interdit), on dirait bien pourtant que la plénitude la dégoûte, en tout cas qu’elle ne voit authenticité que dans l’incomplétude vécue. Christine Savinel, interprète française de l’œuvre, y voyait un refus un peu hautain de toute compensation, une franche acceptation de la pauvreté spirituelle quand et si elle existe, comme si “une avance sur la dépossession” finale était le seul devancement honnête de l’imminente perte de vie.

C’est que l’athéisme est ici définitif – en une merveilleuse formule qu’elle attribue à sa complice sœur cadette (“La vie, dit ma sœur,/ c’est comme une torche qui passe maintenant/ du corps à l’esprit./ C’est triste, poursuivit-elle, l’esprit n’est pas/ là pour le recevoir“, p.61) : une vie humaine ne produit (ni d’ailleurs ne mérite d’avoir) rien qui vienne la recueillir. Autre image, fréquente, pour montrer la même chose : l’entassement des vécus – qui n’est réellement qu’accumulation de manques, amoncèlement d’absences – tas automnal (p.63) que nul souffle ne soulèvera plus, et qu’on ne brûlerait que pour en réchauffer notre … perte ! Ordonner l’empilement de nos restes de destin ou débris de vie serait comme le tragi-comique choix de notre pied d’appel (p.65) devant un ravin.

L’ambition peut alors porter, non sur les moyens imaginaires d’agrandir la vie, mais sur un art de la densifier, la reformater, la réduire (vaillamment et scrupuleusement) à son échelle mieux comprise; l’image ici est l’art du bonsaï, en un extraordinaire passage (p.35-39), où une experte amie (qui tient les cisailles) l’autorise à choisir et tendre le bol où recueillir le spécimen taillé. Une sublime leçon poétique de vie est offerte ici : la nature n’est, sans travail, qu’une naine ressource pour l’homme – mais sa nanification délibérée montre en retour la fécondité des efforts; ou bien, l’obtention détaillée d’un rapetissement d’arbre fait paradoxalement mieux saisir à un enfant comment s’occuper de sa propre croissance ; et puis cette évidence précoce que même les bonsaïs meurent (“bien qu’on les ait retirés de la nature“); ou que cette cure d’amoindrissement a sa justice (“nous les avons privés de leur origine,/ ils en viennent maintenant à avoir besoin de nous“, p.39); ou encore qu’il n’existe, par contraste, pas de bonsaï de la mortalité :

Les arbres étaient miniatures, comme je l’ai dit,
mais ça n’existe pas, la mort en miniature
” (p.37).

Souvent, pourtant, ce terrible prosaïsme de la vie telle quelle laisse place à des sortes d’apologues ou anecdotes “symboliques” – comme si la mort elle-même rêvait et se devenait floue : ici (p.49), une lectrice d’un séminaire s’endort au milieu de sa phrase, s’affale et s’effondre – et les autres participants, étrangement passifs, semblent douter qu’elle se soit trouvée mal hors de l’histoire qu’elle racontait; là (p.17), ne pouvant être accueillie dans un nouvel hôtel pour avoir égaré son passeport dans le précédent, la narratrice en profite (dormant dehors, nourrie par un serveur, protégée par le “concierge”) pour oublier son ancienne identité, égarer sciemment sa vie jusque-là linéaire; là encore (p.47), la poète parle pour regretter d’avoir un jour, enfant, acquis la parole, parce que l’accès au langage n’éveille, écrit-elle, que ceux qu’il aura d’abord transformés en leur propre réveil-matin ! Ces diverses fables ne sont rendues, paradoxalement, mystérieuses que par l’absence de tout arrière-monde. Pour Louise Glück, la vie humaine tient justement son mystère du fait qu’on ne peut pas la comparer à autre chose qui la dépasserait assez pour la fixer en retour, puisque cette “autre chose” n’est et ne sera jamais réelle. L’amour est peut-être alors notre moyen mystérieux (mais résiduel ?) de mesurer la vie à elle-même :

Regardez-nous, dit-elle. Nous sommes tous dans cette pièce
à attendre encore d’être transformés. C’est pour ça qu’on cherche l’amour.
On le cherche toute notre vie,
même après l’avoir trouvé
” (p.57)   

Marc Wetzel

Louise Glück, Recueil collectif de recettes d’hiver, édition bilingue, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Olivier, Gallimard, octobre 2023, 96 pages, 16,50€



Mon professeur tenait un pinceau
mais bon, moi aussi je tenais un pinceau –
nous observions ensemble la toile
dont surgissait des quatre coins
une obscurité turbulente; au centre
il y avait un portrait de chien bien visible.
Le chien avait quelque chose d’exagéré;
je pouvais le voir à présent. Je n’ai
jamais été très bonne avec les choses vivantes.
Avec la lumière et l’obscurité, je me débrouille plutôt bien.
J’étais très jeune. Il s’était passé beaucoup de choses
mais rien ne s’était passé
de façon répétée, ce qui fait une différence.
Mon professeur, qui n’avait dit mot, commença maintenant à se tourner
vers les autres étudiants. Aussi navrée pour moi que je fusse,
je le fus encore plus pour mon professeur, qui portait toujours les mêmes  vêtements,
et n’avait pas de vie, ou pas que l’on sache,
seulement un sens aigu de la vie sur la toile.
De ma main libre, je touchai son épaule.
Mais monsieur, demandai-je, vous n’avez pas de commentaire à faire sur l’oeuvre devant nous ?
Je suis aveugle depuis de nombreuses années, dit-il,
mais quand je pouvais voir, mon regard était clairvoyant et perspicace,
ce que l’on peut, je crois, aisément constater dans mon propre travail.
C’est pour cela que je vous donne des exercices, dit-il,
et pourquoi je remets en question chacun d’entre vous si scrupuleusement.
Quant à la situation difficile qui m’occupe : lorsque j’estime, du désespoir et de la colère
d’un étudiant, qu’il est devenu un artiste,
alors je prends la parole. Dites-moi, ajouta-t-il,
que pensez-vous de votre propre travail ?
Pas assez de nuit, répondis-je. Dans la nuit je peux voir mon âme.
C’est aussi ce que je vois, dit-il.
” (p.71-73)
  
NDLR : on peut aussi rappeler la parution toute récente d’un recueil de la collection Poésie / Gallimard consacré à Louise Glück.