Lou Valse, « Néanmoins fluorescentes », lu par Grégory Rateau (III, 12, notes de lecture)


Une écriture instable où corps, perception et images se défont, laissant persister des éclats fluorescents dans le vacillement du réel.


 

Ça déborde d’images, mais des images qui ne tiennent pas en place. Ça fuit, ça claque, ça se décompose aussitôt apparues. Néanmoins fluorescentes, de Lou Valse, publié chez Aux Cailloux des Chemins, ne construit pas un monde : ça le projette, par à-coups, comme des éclaboussures mentales. Rien de stable, rien de cadré – une succession de surgissements qui laissent derrière eux une traînée nerveuse.

Dès l’ouverture, le corps est déjà bricolé, menacé, tenu à peine : « Elle attache sa tête à son cou avec un tissu gris […] pour que le vent ne l’arrache pas. » Tout est là. Une violence absurde, presque calme, qui installe une logique du déboîtement. Le réel n’est pas donné, il est retenu, rafistolé, empêché de se disperser.

Et puis la voix arrive, heurtée, désinvolte, presque en retrait d’elle-même : « C’est peut-être tordu je sais pas ». Cette hésitation revient comme un tic – mais un tic fécond. Ça pense en avançant, ça doute dans la phrase, ça refuse de s’installer dans une posture.

Le texte fonctionne par nappes disjointes. Des blocs. Des visions. « ce décor / de carte postale / je m’en cogne mais alors ». Refus du pittoresque, rejet immédiat de toute image trop lisse. À la place : des fragments du corps – « le front le nez les ongles / tout ce qui me dépasse » – comme si la perception ne passait plus que par ce qui déborde, ce qui excède.

On retrouve des motifs qui se délitent à mesure qu’ils apparaissent. Le portrait, par exemple : « mon portrait craché / sinon caché sous un crachat ». Double mouvement – apparition et recouvrement. Voir, c’est déjà salir. Nommer, c’est déjà altérer.

Et cette manière de transformer les autres en signes flottants : « les autres des phylactères ». Ils ne parlent même plus, ils deviennent les bulles de leur propre parole. Puis disparaissent : « ceux que je ne regarde pas restent / des amas de vapeur ». Le monde social réduit à une buée périphérique.

Il y a quelque chose d’enfantin et de brutal à la fois dans les surgissements d’images : « un berlingot de javel / gicle sur ton polo bleu ciel ». Ça pourrait être ludique – ça devient chimique, presque toxique. Les taches « papillonnent », puis « se clairsèment » : même la violence se dissipe, se fragmente. Rien ne dure, sauf le mouvement de disparition.

Le texte avance ainsi, par glissements, par contaminations. Une image en appelle une autre, sans logique apparente : « un diplodocus / au cou d’une montgolfière ». Bestiaire improbable, mais qui tient par son absurdité même. C’est un monde de restes visuels, de collages instables.

Et puis, soudain, ça perce. Un souvenir, une douleur nette, qui tranche dans la dérive : « j’ai marché sur une vive et ça irradie encore ». Là, ça se fixe. Le corps reprend toute la place. La douleur devient centre. Mais même là, le texte bifurque : « moi je crois / c’était un cri d’extase ». Renversement immédiat. Impossible de stabiliser l’expérience.

Ce passage est peut-être le cœur battant du livre. Le cri, décrit comme « plus profond que tous les trous de mémoire du monde », déborde toute explication. Il devient presque cosmique – « à faire disjoncter le soleil ». Hyperbole, oui, mais qui ne cherche pas l’effet : elle traduit une saturation, une impossibilité de contenir ce qui arrive.

La langue suit ce régime. Elle coupe, elle saute, elle juxtapose. Peu de liant. Beaucoup de blancs. Des phrases qui semblent s’arrêter avant d’avoir décidé où aller. Et pourtant, ça tient – par tension, par relance constante.

Ce qui s’impose peu à peu, c’est une perception du monde comme instable, traversée de micro-chocs. Rien n’est pleinement vu, rien n’est totalement perdu. Tout reste en suspens, dans un état intermédiaire. Fluorescent, justement – ça continue de luire après coup, sans source identifiable.

Et ce « néanmoins » du titre prend alors tout son poids. Malgré la dispersion. Malgré la perte. Malgré l’impossibilité de fixer quoi que ce soit – ça insiste encore. Des taches, des cris, des formes. Pas pour faire sens. Juste pour persister, un peu, dans le vacillement général.

Grégory Rateau

Lou Valse, Néanmoins fluorescentes, Aux Cailloux des Chemins, 2025, 106 pages, 14 €



Extraits :

Parfois on me demande jusqu’à quand

jusqu’à quand la lumière en cette saison

mais certaines réponses faut les garder pour soi
sinon elles se changent à nouveau en questions
j’ai remarqué ça
l’évidence à l’air libre subit comme une espèce d’oxydation

quand certaines énigmes s’éclaircissent sous l’action de la chaleur

je me demande jusqu’où jusqu’où

l’insolation peut rendre les miracles faciles


UNE FOIS RENTREE, FAIRE EN SORTE
que le sol soit aussi propre que le sable
nettoyer le plan de travail puis repasser encore une fois
le film du soleil qui se couche
voila donc l’œuf qu’il manquait au croque-madame
ensuite poser la lune sur la balustrade
entre le cendrier et la toile d’araignée
enlever ces dents juste bonnes à mordre
la langue et l’intérieur des joues
couper les lumières bleues jaunes
diffuses ou criardes
dehors le bruxisme des balançoires
enfin se coucher
avec toute une batterie de poules
empiler trois oreillers
étouffer ce qui piaille
retrouver ou je les ai laissés
mes rêves d’escarbilles

Grégory Rateau

Lou Valse, Néanmoins fluorescentes, Aux Cailloux des Chemins, 2025, 106 pages, 14 €