Harri Veivo, « 9 h 11 » lu par Maria Mailat (III, 12, notes de lecture)


Lecture méditative du poème « 9h11 » de Harri Veivo : fragments, mémoire, explosion, espoir fragile et question du pouvoir poétique.


 

 

Sur la plus grande pyramide de Gizeh bâtie vers 2540 avant J.C., on peut lire l’inscription tout le monde craint le temps/le temps craint la pyramide, inscription que j’ai retrouvée dans l’essai « L’homme craint le temps/le temps craint le poème » de Joachim Sartorius traduit de l’allemand par Joël Vincent (éd. alidades). L’essai de Sartorius fut une des « branches » auxquelles j’ai tenté de m’accrocher lorsque j’ai fini la lecture lente du poème de Harri Veivo qui commence par :

Il est 9 h 11
le 22 mars 2016
 

Ces deux vers reviennent en boucle ou plutôt en spirale dans le poème et font résonner les propos de Celan lors de la réception du prix Büchner :

Peut-être que la nouveauté des poèmes de nos jours tient justement à ceci : qu’en pleine clarté lon s’efforce de garder la mémoire des dates. 
 
Cette clarté est un domaine plein de contradictions, lumière clair-obscur et obscurités, un ensemble en mouvement traversé par notre besoin d’interprétation et de commémoration. Le « vécu » ne devient plus expérience humaine que l’on transmet mais « matière » pour fabriquer des cérémonies et moult témoignages souvent remplis d’accusations comme si la langue n’avait plus d’autre fonction que d’alimenter les procédures pénales.
La clarté citée par Celan force le poème à garder la date dans une écriture concise et « simple » comme celle de Harri Veivo, une écriture affrontant l’obscurité de la mort qu’un homme dissémine autour de lui, un homme

qui porte une bombe dans son sac à dos, un engin artisanal fabriqué dans une cuisine banale dans un appartement banal que rien ne distingue de milliers de logements similaires
une bombe de TATP remplie de boulons, de vis et d’écrous
ces engins explosifs artisanaux n’ont pas la précision
des armes militaires 

La voix qui fait date ici nous oblige à peser chaque détail mais d’une façon neutre
neutre est le mot qui doit être réhabilité nettoyé de tous les malentendus
neutre est l’identité de celui qui n’est pas mort quand l’homme qui change de voiture fait exploser un engin artisanal et tue à l’aveugle les voyageurs du métro
neutre est la condition intrinsèque du survivant qui doit éviter le piège des lamentations
neutre est le destin de Harri Veivo, poète survivant à l’explosion d’une bombe qui prolonge la voix tragique d’Edith Södergran (1892-1923), la grande voix nordique de la poésie du XXe siècle : «  je suis neutre » écrit-elle définissant ainsi la condition du survivant. 
Neutre est le poème comme une bouteille jetée à la mer abandonnée à l’espoir poème jeté devant nous avec nous et pour nous
le poème parle à la première personne du singulier, « je suis neutre » nous dit le survivant sans fioritures sans envolées lyriques
son chant nous saisit à la gorge dès la première page tout bavardage cesse le silence est absolu et ce silence neutre fait barrage de sorte qu’une seule question brûle devant les yeux du lecteur :

que peut le poème ?

Le poème de Harri Veivo peut centrer notre attention sur UN homme :

un homme change de voiture

une voiture de métro qui s’avère être un piège mortel que le poème doit affronter coûte que coûte.
Le poète sait que la seule ouverture réside dans le fait d’écrire encore et encore
un homme change de voiture pour que le poème puisse s’évader vers le dehors

dehors le soleil brille
le printemps arrive

mais rien n’y fait, nous sommes acculés au déplacement d’un homme qui change de voiture et toujours (pour toujours ?)

il est 9 h 11
à Maelbeek

Maelbeek devenu seul point fixe de l’univers pendant qu’ailleurs dans la ville un chômeur un écolier un retraité vaquent à leurs occupations

dehors la vie continue 

pendant que

deux bombes ont explosé
à l’aéroport

mais
la vie continue
comme hier
 
pendant qu’une chose radicale incompréhensible banale absurde anéantit des vies dans la voiture du métro un homme fait voler en éclat la question du pourquoi même le poème ne peut prendre en charge cette question car le poète connait la réponse reçue par l’écrivain Imre Kertész : pour rien.
Voilà LA réponse qui est une non-réponse :

Pourquoi?
Pour rien

entend Kertész au fil de ses romans de survivant de la Shoah.
Harri Veivo observe l’homme qui change de voiture et qui est le seul nommé
HOMME
les autres, ceux qui continuent de vivre dehors, le poète les nomme chômeur enfant retraité écolier docteur éboueur pompier démineur
et celui qui reçoit le nom universel d’homme c’est l’homme qui change de voiture et fait exploser une bombe artisanale dans le métro mais cet acte criminel prémédité ne l’empêche pas d’être poli de voyager avec d’autres personnes
l’homme qui change de voiture ne se distingue en rien de ceux qui seront tués en même temps que lui à 9 h 11 quand il fait exploser une bombe : plus tard trop tôt ou trop tard ? Kafka nous apprend que

Le temps était fini, il ne pouvait donc pas être trop tard. 

Le temps est fini le 22 mars à 9 h 11 mais le poète ne se résigne pas ne s’effondre pas ne se rend pas ne pleure pas ne crie pas vengeance n’appelle pas Dieu non le poète oppose le poème à ce temps finissant dans un bain de sang.
Que peut le poème
demandais-je en lisant Harri Veivo
et c’est le jeune Celan qui me répond :

Le fini chantait

à Maelbeek le fini chantait et chante encore dans le livre de Harri Veivo.
À force de lire plusieurs fois Maelbeek ce nom se décompose en ma(e)lheur et le malheur qu’il traine page après page me plonge dans la sidération et me cloue le bec et rend ma lecture lente :
une lecture au ralenti comme les dernières images de Zabriskie Point film culte de Michelangelo Antonioni             
puis
de nouveau la clarté de Paul Celan à Brême :

Le poème, en tant qu’il est, oui, une forme d’apparition du langage, et par là, d’essence dialogique, le poème peut être une bouteille jetée à la mer, abandonnée à l’espoir – certes souvent fragile – qu’elle pourra un jour, quelque part, être recueillie sur une plage, sur la plage du cœur peut-être. Les poèmes, en ce sens également, sont en chemin : ils font route vers quelque chose. Vers quoi ? Vers quelque lieu ouvert, à occuper, vers un toi invocable, vers une réalité à invoquer. 

Et voilà que la réalité à invoquer par Harri Veivo affronte et brise les actes de l’homme qui fait exploser une bombe.
Harri Veivo nous ouvre la réalité du survivant mais cette réalité ne se donne à voir que si nous sommes en capacité d’abandonner calmement la question du « pourquoi »
c’est alors que le poème nous oriente vers le monde des possibles et plus exactement vers l’avant 9 h 11 quand

l’explosion se fera dans quelques dizaines de secondes
mais elle n’a pas encore eu lieu
le feu n’existe pas
le blast n’existe pas
à Maelbeek

et cette évocation en boucle brise la linéarité du temps dominé par l’acte meurtrier et nous projette vers les possibles du survivant d’un temps qui n’est plus linéaire mais en spirale ouvrant sur l’après explosion
ou plus exactement
le poème rend possible le choix radical vertigineux d’un autre chemin depuis l’Ancien Testament jusqu’à Maelbeek chemin de poème qui passe de l’arbre de la connaissance vers l’arbre de la vie
discrètement le poème nous pousse à changer de « temps » à changer de sur-vie à porter notre espoir calciné vers le dehors vers l’arbre de la vie laissant derrière nous l’arbre de la connaissance avec ses oppressants fruits empoisonnés par le raisonnement causal et la culpabilité.
Même si le poète survivant frôle la folie
même si d’autres survivants se sont suicidés par la suite
le poème résiste sur une ligne de crête lucide le poème chante au vivant même s’il ne peut rien contre l’explosion meurtrière qui dissémine le feu et le blast les boulons et les écrous dans la voiture.
Le poème peut.
Il peut protéger notre capacité d’imaginer (penser) des possibles
de sorte que plus jamais l’arbre de la vie ne soit écrasé sous les raisonnements et les discours dictés par la mort.
Le poème ne cherche pas le coupable ni la vengeance de l’acte criminel mais l’ouverture ténue vers l’arbre de la vie où germent des possibles même si le souffle de l’espoir est à peine audible.
Le poème peut.

Harri Veivo nous rend la clarté du chant où « feu et lumière se sont séparés » (Maria Zambrano) et où la beauté nait de chaque détail qui respire du côté de la vie échappant ainsi au feu meurtrier.
La langue peut faire date pour que le souvenir puisse guérir la vie.
Le temps de la violence meurtrière craint le poème.



Maria Mailat

 

Harri Veivo, 9 h 11, éditions [eklyz], 2026, 12€