Ce qui hante, dans une maison, une tête, une vie. Ce qui habite en absent, ce qui vient en revenant.
Comme cela ne va pas de soi pour moi je commence par ce mot, hantologie, que j’entends d’abord anthologie, et puis non, je vois bien que le h n’est pas au bon endroit, qu’il est devant, le premier. J’entends un mot, j’en vois un autre, voilà qui est intéressant sûrement, et un mot à moi inconnu, faut que je me renseigne. Je vois bien, avant de consulter un dictionnaire ou un moteur de recherche, je vois bien qu’il me fait penser à hanter avec son h aspiré, alors peut-être une anthologie de ce qui hante ? Je lis les contributions associées à ce mot sur le site Poesibao qui en a fait une rubrique, une sorte de collection en ligne, en suspens dans l’immatérielle matière de l’internet où les mots circulent sans papiers.
Mais je continue à m’arrêter sur le mot que je ne trouve pas dans un dictionnaire. Alors je l’envoie dans un moteur de recherche et c’est Jacques Derrida qui apparaît, en lien avec l’un de ses livres, Spectres de Marx que je n’ai pas lu. D’ailleurs je n’ai pas lu Derrida, je sais un peu ce qu’il a fait, ce qu’il a écrit, je l’associe à Hélène Cixous que j’aime lire et dont les Tambours sur la digue m’avaient beaucoup émue au Théâtre du Soleil. Derrida je l’associe aussi à une photographie, on le voit avec un chat noir de mémoire, Derrida un chat noir. Je lis peu les philosophes, ou de façon fragmentaire, je picore un peu mais pas trop, une sorte de méfiance instinctive devant l’abstraction et le raisonnement en système. Je préfère lire les historiens, les anthropologues, les épistoliers, les diaristes, les géographes, les poètes, les écrivains. Et de temps à autre, les philosophes, les sociologues. Spectres de Marx, Derrida fait référence au début du Capital : Un spectre hante l’Europe – C’est le spectre du communisme.
Bon, hantologie, spectre, quoi hante qui, quoi ou qui hante moi ? Je reviens au départ, à cette proposition de Poesibao : « quelques pages sur vos fantômes, quels qu’ils soient … ». Pas besoin de me référer au mot alors, je pourrais ne penser qu’à ce que seraient mes fantômes, à ce qui me hanterait. Mes fantômes ? Un fantôme ce n’est pas souvent une présence que l’on connaît ni que l’on souhaite, c’est comme pour le mot hanter, on peut l’associer, je l’associe, à une présence insistante, qui se manifeste malgré soi, qui revient d’entre les morts, qui peut inquiéter. Ou bien, ou aussi, une présence surnaturelle, la manifestation d’un monde parallèle où les morts seraient vivants, les fantômes pourraient alors aussi être des anges gardiens. Fantômes, hanté, c’est maison hantée qui vient aussi en tête, l’enfance, la peur de l’obscurité, la frayeur qui fait rire aussi, comme dans un train-fantôme, la peur comme si.
Alors mes fantômes je ne les connais pas tous, surtout ceux les plus intimes qui me hantent malgré le temps et l’analyse, notamment le fantôme que je peux rattacher à une phrase de Pierre Michon, L’absence du père, c’est la grande ligne de force de ma vie. L’écriture doit venir de là. D’ailleurs j’ai souvent remarqué ce père absent dans la vie de nombre d’écrivains, à tel point qu’il me semble que l’on pourrait établir une anthologie des écrivains à père absent. Mais s’il y a des fantômes que je connais un peu, qui m’accompagnent, me hantent, au sens premier d’occuper de leur présence un lieu, et au sens de les fréquenter assidûment, et parfois même d’occuper de façon obsédante ma pensée, mon esprit, mon imagination, eh bien ce sont les livres de ma bibliothèque, la réunion de tous les livres lus et aimés, les voix de ceux qui les ont écrits et qui forment pour moi une communauté vivante, qui s’anime dès que je les lis ou relis, la magie des mots imprimés, les voix conservées dans ces stèles au-delà de l’absence et de la mort, les absents présents. Des sortes de fantômes. Et parmi eux la présence aussi du chat mort, de ses cendres dans une boîte cylindrique, cendres que je n’ai jamais pu jusqu’alors, depuis 14 ans, déposer dans une terre ; chat toujours là, demeuré parmi les livres et dans un livre.
Le mot hanter persiste, car ce qui me hante, au sens de là où j’habite, ce sont eux comme une maison, les livres, qui pour moi sont aussi des endroits, je les lis comme j’arpenterais un espace, je les balise avec mon crayon à papier, comme pour m’assurer que j’y suis bien venue, bien passée, que je pourrais y revenir et m’y repérer, qu’un peu d’eux s’est engrammé en moi, logis au sens de lieu où l’on vit,
hante au logis.
Karine Miermont