Poèmes conversationnels, Les dires, dernier livre de Lénaïg Cariou, réinventent, une poétique de l’amitié, faite de silences et de mots.

Dans Les dires, le dernier livre de Lénaïg Cariou, se déploie une poésie des interstices : ceux qui se révèlent entre les lieux, entre les langues, entre l’arrivée et le départ. L’espace que crée la poète dans son deuxième livre de poésie est intermédiaire, à la fois intime et étrange ; il appartient autant aux interlocuteurs·et interlocutrices qu’à la poète, qui quant à elle, ne nous parvient souvent que par une absence, dans les silences de l’entre-deux, dans les blancs du poème où l’on imagine l’autre.
Émanations de conversations, Les dires traitent de rencontres, ponctuelles ou amicales : la rencontre avec l’autre et son langage, sa parole, est moteur de ce projet. Lénaïg Cariou qualifie ses poèmes de « conversationnels ». Nés d’un profond intérêt pour l’amitié, pour les traces laissées non seulement par la présence d’autrui dans nos vies, mais par sa parole, ils traitent de la manière dont elle s’ancre et se transforme en nous. La plupart des textes ayant été écrits à Berlin, où l’autrice vivait à l’époque, on devine derrière les mots le flux des arrivés et des départs, qui marquent le mode de vie transitoire des grandes villes. Cet arrière-plan ressurgit dans les conversations, notamment dans les échanges sur l’apprentissage et la maîtrise de langues étrangères ainsi que dans le sentiment d’exil, qui semble hanter toutes les voix qui s’y réunissent. Divisé en trois parties, le livre comprend trois sections – « Scènes », « Tables » et « Nuits » – qui oscillent entre un registre quasi-confessionnel et un registre plus léger ; vers la fin du livre, les conversations à deux cèdent le pas à des échanges à plusieurs voix, des fragments de dialogues, sans cesse interrompus. Malgré la banalité apparente de ces scènes quotidiennes, une certitude se dégage : au cœur du récit poétique, l’évocation de l’écriture comme pratique de la relation.
« Je me dis que personne / n’a suffisamment de place / dans sa langue pour accueillir / je me dis que c’est comme / une pièce trop petite ». Si une seule langue ne suffit pas à saisir les pensées, les impressions, le vécu d’une personne, les poèmes de Lénaïg Cariou, où l’on retrouve, de temps en temps, des phrases ou des expressions en allemand qui renvoient au contexte multilingue de leur création, y parviennent néanmoins. La poète transcrit ce qu’elle écoute, mais, dans le processus de transcription, les mots subissent une transformation, et ce qui est entendu devient une langue nouvelle. Les dires effacent la poète tout en mettant en relief la réciprocité, la circulation des mots entres celles et ceux qui parlent, et celles et ceux qui écoutent. Dans Les dires, l’écoute est un geste de générosité, et de création.
La poète, visiblement, se reconnaît dans le face à face – mais aussi les lectrices et lecteurs qui trouveront des résonances dans ces phrases en apparence hésitantes, qui s’étendent parfois sur plusieurs lignes. Les textes sont organisés en rectangle sur la page ; la fin de chaque section est matérialisée par une page blanche, qui marque une pause dans la lecture. Ainsi la structuration du livre reproduit l’organisation interne des poèmes. En absence d’autres repères d’appartenance, le lien entre les différentes parties d’un poème se révèle dans la reprise d’un mot, d’une phrase ou d’une formulation. « Parlons de ton départ », dit l’un·e des interlocuteur·trices au tout début du livre, sur un ton de familiarité, comme si s’ouvrait une longue conversation entre ami·e·s, dont les lecteur·rice·s se révèlent les témoins improvisé·es. De cette manière, les dires se tissent les uns aux autres à la manière d’une incantation, que l’on garde en tête longtemps après la fin de la lecture : « elle dit », « elle dit », « elle dit » – dans un brouillage constant des voix et des identités.
Les dires s’ouvrent sur une citation de la poète et traductrice Anne-Marie Albiach : « Une parole persiste : en deçà ». En invoquant, à l’orée de son livre, cette pionnière de la poésie dite « blanche », Lénaïg Cariou renoue avec une tendance à l’abstraction, déjà présente dans son premier livre À main levée, paru en 2024 aux éditions LansKine. Dans ce dernier, l’intimité de la surface de la main, comme dans la caresse de la peau d’un·e amant·e, rejoignait son rôle éminemment public, en tant que partie du corps qui nous permet d’entrer en contact avec le monde dans ses aspects les plus sensibles. Là encore, la poète reste fidèle à son projet de relever les convergences entre mondes intérieurs et extérieurs, public et intime. D’un livre à l’autre, Lénaïg Cariou entend bien creuser ce qui nous donne accès à l’inconnu : langue étrangère, geste de la main ou arrivée dans une ville nouvelle.
Ronja Nayeri
Lénaïg Cariou, Les dires, éditions MF, 2026, 14€