Les deux auteurs confrontent avec humour et esprit critique la poésie aux pratiques du feel good et du développement personnel.
Voilà un ouvrage déconcertant et sur lequel on commence par se casser copieusement les dents, ce qui, en fait, se révèle être le but des deux auteurs. Et cela même si on se doutait bien ne pas avoir affaire à un « vrai » manuel de feel good, en découvrant la couverture. Rose bonbon, avec une couverture en plastique transparent et un drôle de dessin, assez chargé sur le dessus et inversé sur la quatrième de couverture, où il se trouve en quelque sorte « nu ».
David Christoffel (musicologue et poète) et Maël Guesdon (poète et chercheur) s’attaquent à l’idée reçue selon laquelle la poésie pourrait avoir un simple effet thérapeutique. L’effet, ils ne le nient pas, bien au contraire, mais ils vont montrer ce qu’il est, en réalité contrastée. Pour cela ils empruntent un drôle de détour que l’on pourrait définir comme le mode parodique. Ils singent le ton, les injonctions et les recommandations des manuels de bien-être, de feel-good et de pensée positive qui pullulent sur les tables des libraires et polluent les esprits.
Ils montrent comment la poésie peut être un formidable outil pour abaisser le niveau global de bêtise ambiante et démolir tout cet arsenal destiné à aider le pauvre péquin lambda à supporter ce monde infernal, sans s’y opposer le moins du monde. Sans résistance. Contre-culture psychique : se désadapter, résister au fluide, au lisse, à ce qui ne fait pas de vague. Non pas se ficher la paix mais (se) ficher la pagaille.
Au lieu de chercher à « guérir » pour redevenir efficace, l’idée est d’habiter son propre trouble ou sa propre sensibilité grâce au langage. Et les auteurs de s’y coller concrètement : ils ne se livrent pas à une étude critique de type universitaire (ce serait une thèse, un essai), mais ils utilisent les méthodes mêmes de ceux dont ils contestent le travail (ce serait un manuel, voire un guide).
Alors, oui, parfois c’est lourdingue et dur à lire, mais c’est volontaire et c’est en même temps très drôle pour quelqu’un qui aurait croisé sur son chemin quelques-uns de ces fameux manuels destinés à développer le bien-être, du type « votre bien-être en 5 jours, 10 leçons et 20 exercices », « le bien-être à portée de souffle » ou même un livre que pourtant j’aime bien, « foutez-vous la paix ! ». Ce livre pourrait être considéré comme le « foutez-vous la paix » de Christoffel & Guesdon. Les auteurs détournent ainsi les exercices de respiration ou de méditation, omniprésents dans les manuels de bien-être et si effroyablement directifs. Là où ces derniers demandent de se concentrer sur un son pour apaiser son esprit, forcément agité, nos deux « coachs » proposent au contraire de se laisser envahir par le bruit du langage, son agitation précisément ! Là où la bibliothérapie classique suggère : « Lisez ce poème si vous êtes triste », les auteurs convient à des lectures qui dérangent ou qui sabotent la compréhension immédiate. Ils utilisent le ton de l’ordonnance médicale pour recommander des expériences de langage qui vont précisément empêcher le cerveau de fonctionner en mode « automatique ». Ils dénoncent ainsi l’idée que la culture doit être « consommée » pour obtenir un résultat thérapeutique (ou social : « pas de vagues » !) précis. Ils désarticulent le langage des soi-disant experts, le faisant exploser en plein vol, commençant une phrase sur un mode doctoral (« Pour optimiser votre potentiel psychique, il convient de… ».) pour le dévier brusquement vers une proposition poétique (« déplacer l’accent tonique de vos soucis »).
L’absurde est partout, le lecteur est sans cesse déstabilisé, c’est la contre-culture psychique. Les exercices sont absurdes, paradoxaux… Ils ne visent pas à « calmer », mais à troubler l’ordre établi de nos pensées. Il ne faut en rien rassurer mais au contraire étonner. C’est tellement plus fécond.
En détournant les codes infantilisants du développement personnel, David Christoffel et Maël Guesdon ne livrent pas un kit de survie, mais un manifeste pour une autonomie retrouvée. La « contre-culture psychique » qu’ils appellent de leurs vœux consiste précisément à préférer l’inconfort d’une langue vivante à la bêtise d’une langue utilitaire (et, peut-on ajouter, bourrée d’anglicismes, feel-good, story, wellness, mindfulness, bodybuildé, etc.).
Florence Trocmé
David Christoffel & Maël Guesdon, Le bien-être par la poésie, manuel de contre-culture psychique, éditions mf, juin 2025, 16€
Incipit du livre : Le développement personnel élargit à l’absurde.
Le développement personnel a du succès. Il va à l’école. Il cuisine. Il écrit des romans. Il s’occupe des enfants. Il facilite, fluidifie. Il détache. Il énonce clairement ce qu’il conçoit. Il range sa chambre comme nos cerveaux. Il donne de la richesse à ceux qui le suivent et parfois à ceux qui le retournent. Il réfléchit, devient riche. Il a le pouvoir du moment présent. Il se fout la paix. Il surmonte le chagrin. Il s’exerce, se forge un mental. Il accompagne le psychisme bodybuildé qui veut prolonger son optimisation.
Mais, non, le Prince charmant ne va pas forcément mieux depuis qu’il est devenu coach. Oui, l’amour préfère tourner en rond. Non, les mots doux ne font pas toujours du bien. Oui et non, la poésie ne s’arrête pas là. L’imagination déborde l’autodiscipline : l’entraîneur et l’entraîné peuvent jouer le même jeu. Au bout de sa transformation, le soi bien musclé espère enfin se retrouver lui-même. Mais l’optimisation de soi à soi suppose que l’un des deux sois est meilleur que l’autre, sans dire lequel bénéficie de l’autre. (p. 7)
