Laurent Fourcaut, “Un morceau de ciel”, lu par Bruno Fern


Bruno Fern introduit ici dans la mécanique subtile des sonnets de Laurent Fourcaut qui sont autant de morceaux de ciel.



Laurent Fourcaut, Un morceau de ciel, Tarabuste Éditeur, 2024, 192 p., 16 €


Comme les précédents, ce nouveau livre de Laurent Fourcaut est fait d’une longue suite de sonnets placés sous le signe du morceau de ciel (expression extraite d’une lettre de Baudelaire citée en exergue), c’est-à-dire du monde vu en réduction à travers la lorgnette de 14 vers comptés et rimés, avec, de temps à autre, le bout d’un quinzième qui dépasse. Cadre donc autant respecté que débordé par l’excroissance métrique déjà mentionnée mais aussi par la rime souvent assurée acrobatiquement : mots coupés en deux, ce qui soit amplifie les effets sémantiques (où il sera recyclé en perdant sa con- / science qui est l’ennui comme a si bien dit l’autre), soit paraît les amoindrir jusqu’à un non-sens qui n’en est pourtant pas un (syllabes où elle pantèle grand éca / rt entre votre art et une nature étrillée), Laurent Fourcaut étant en cela fidèle à la fameuse réponse de Rimbaud à Georges Izambard  : « Ça ne veut pas rien dire. » ; mots amputés d’une syllabe : imaginaires qui murent cosmic le fion ; recours à des formes archaïques (« orde » pour « sale » ou « emmi » pour « à l’intérieur de ») ; etc. C’est ainsi que, à l’opposé de l’atone vers libre qui correspond trop fréquemment à un découpage de grammaire fonctionnelle, chaque vers représente ici une unité verbale où la mise en tension est à la fois rythmique, sonore et sémantique.
Par ailleurs, aux antipodes de la ségrégation lexicale qui continue à être pour certains l’un des prétendus marqueurs de la poésie, l’auteur pioche allègrement dans tous les registres, à l’image de la langue telle qu’elle est : du soutenu au plus familier, voire à l’argot, et des archaïsmes aux termes les plus récents : est pour cil dont le nid est squatté par ce mal
Cette hétérogénéité dans la « roseraie profuse » qu’est le monde selon Dominique Fourcade, poète dont Laurent Fourcaut est un spécialiste, n’est pas sensible dans l’embrasure du sonnet que par le travail formel et la variété du lexique mais également par la multiplicité des références, parfois insérées dans le corps du poème : l’espérance est farouche la vie est si len / te Échos littéraires, bien sûr, de Lucrèce à Roubaud en passant par Simenon, philosophiques, picturaux, cinématographiques et musicaux (où dominent le jazz et la musique dite savante).
De tels choix sont mis au service d’un projet qui relève du journal intime, le fil des sonnets suivant celui des jours, quelques-uns d’entre eux faisant allusion, comme en résonance avec le titre du livre, au temps qu’il fait et à ses écarts croissants avec les normales saisonnières. Quand cette teneur autobiographique dévoile des pans de l’intimité, c’est avec pudeur, par exemple dans l’évocation de l’enfance en Algérie, dans l’ultime poème où il est question de la mère disparue ou quand l’auteur se retrouve confronté à sa propre mort. Les pronoms personnels soulignent à eux seuls cette prise de distance envers soi-même : il s’en faut de très peu qu’on ne se sente prompt / à s’abolir dans le port ou C’est là que vous irez sous la lame gésir Ce souci du commun est également perceptible par la dimension politique qui s’exprime via la critique du mode de vie de la plupart de nos contemporains : le plus souvent avec humour mais non sans une colère bien compréhensible, sont épinglés tous ceux qui, tant du côté des dirigeants (de la propagande trumpiste comparée aux dangers du glyphosate aux abracadabras de Micron et sa clique) que des citoyens devenus pour beaucoup les agents d’un monde gangrené jusqu’à l’os par la par / touze capitaliste, contribuent à rendre ce dernier de plus en plus invivable. Cela dit, loin de toute position surplombante, Laurent Fourcaut sait pratiquer l’autodérision : on s’offre soir venu à défaut de compagne / la ponte d’un sonnet : de soi-même bourreau
Afin d’échapper à cette ambiance générale pour le moins morose, il existe heureusement quelques pistes. D’abord, fuir la foule bruyante et scotchée aux écrans pour des lieux qu’elle délaisse, en particulier la presqu’île du Cotentin où l’auteur séjourne régulièrement, et, au sein même de la mégalopole, trouver des refuges, notamment les cafés, points de retrait qui permettent l’observation mi-amusée mi-agacée des congénères : Le café un haut lieu de civilisation / l’été il ouvre sur la rue observatoire, ainsi que l’assouvissement par la vue du désir sans cesse renaissant pour certaines passantes. Au-delà, les différents arts évoqués supra constituent eux aussi des points d’appui ou, si l’on préfère, des lignes de fuite : On écoute pour se remonter Thelonious / Monk l’intransigeant moine vient à la rescous / se : il tue jusqu’en ses germes la mélancolie Enfin, il y a ce que Laurent Fourcaut désigne sous le nom de réel, c’est-à-dire ce qui, résistant à la nomination, ne saurait être une marchandise et suscite un sentiment qu’on pourrait qualifier d’océanique, tout particulièrement face à la nature : le silence alentour est peuplé de bruits d’arbres / ça apaise en vous ce qui volontiers se cabre / l’âme qu’existe pas s’immisce et se repaît Sauf qu’il n’est pas question de céder pour autant à une effusion panthéiste car l’étrangeté de ne pas être entièrement au monde persiste : la peau fatiguée d’être une simple enveloppe / irait au contact en intrépide salope / – pas commode de faire avec le monde ami Bien que le sonnet soit considéré par l’auteur dans sa postface « comme un petit temple », l’écriture elle-même est envisagée avec lucidité car, si elle offre une issue essentielle, elle a ses limites et reste toujours à recommencer : le réel n’est pas tendre avec la littéra / ture et le pov’poète accro à l’acédie / doit jeter son fatras tout entier aux orties

Bruno Fern