Poesibao a entrepris une grande enquête autour de « livres qui … ». Nous espérons constituer ainsi une bibliothèque fantôme.

En exergue de ce nouveau projet d’enquête de Poesibao, une longue citation d’un grand spécialiste du livre et de la lecture, Yves di Manno, poète, éditeur, directeur pendant plusieurs décennies de la collection Poésie de Flammarion.
Les livres ne sont pas égaux
« Les livres ne sont pas égaux, non seulement par leur taille, leur valeur marchande, leurs qualités intrinsèques – mais par le simple désir qu’ils sont à même de susciter en nous, à leur corps plus ou moins défendant. Il y a les livres qu’on espère, qu’on attend parfois dans l’impatience ou l’inquiétude. Les livres inconnus qui surgissent un beau jour au détour d’un rayon et s’imposent à nous avec une brusque évidence, nous détournant du cours ordinaire de nos lectures. Il y a les livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas. Les livres rares, longtemps traqués et qu’on ramène enfin dans ses filets. Les livres décevants, redécouverts, ignorés … et l’immense fatras des livres indifférents qui n’auront jamais provoqué en nous le moindre élan. Il y a enfin la catégorie nettement plus limitée des livres dont on rêve, qui n’existent qu’à l’état latent et que nous n’entreverrons probablement jamais … Livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore… Dans l’espoir d’un brusque sursaut éditorial, le plus souvent déçu, chacun compose ainsi sa propre liste d’attente.
Yves di Manno, in Élagages
Poesibao : Y a-t-il des livres que vous espérez, que vous attendez dans l’impatience ou dans l’inquiétude ?
Laurent Albarracin : Oui, c’est assez précisément ce que je ressens : impatience ET inquiétude, face à l’annonce (à l’heure où j’écris) de la parution des derniers livres d’Antoine Volodine, regroupés sous le titre générique de Retour au goudron et sous l’hétéronyme du collectif Infernus Iohannes, lors de cette rentrée de septembre : 11 livres à paraître simultanément chez 11 éditeurs différents, venant clore une œuvre magistrale et fascinante. Si je raisonne un peu, je me dis que cette attente compulsive – si une attente peut être compulsive, mais je le crois – est tout à fait absurde : pourquoi se précipiter sur ces nouveautés, alors même que je n’ai pas encore lu tous les livres de cet auteur en ma possession : j’en possède un certain nombre, et j’en ai lu beaucoup, mais pas tous. Et il y en a, il y en aura 49… Mais l’imminence de ces livres les nimbe d’emblée d’un haut degré de tentation.
Je me demande (c’est ce qui m’inquiète) comment je vais procéder : les acheter tous ? d’un coup ? Tous les lire à la suite ? Mais dans quel ordre ? Vraiment tous les lire ? Est-ce qu’ils ne vont pas constituer dans la bibliothèque une sorte d’amas légèrement menaçant : désirable et impossible à satisfaire pourtant : parviendrai-je jamais à venir à bout de cette œuvre ?
P. : Y a-t-il des livres inconnus qui ont surgi un beau jour au détour d’un rayon et se sont imposés à vous avec une brusque évidence, vous détournant du cours ordinaire de nos lectures ?
L.A. : Je dois avouer que je ne crois pas avoir jamais rencontré un livre inconnu par pur hasard lors d’une visite en librairie, sans connaître au moins un petit quelque chose de lui ou de son auteur (ou je ne m’en souviens pas). Souvent des livres inconnus sont venus à moi, certes, mais alors ils sont arrivés par la Poste (en « service de presse » ou en envoi amical) et ce furent en effet d’exceptionnelles rencontres (par exemple Lieux exemplaires de Flora Bonfanti (éditions Unes) ou Ce mot de pauvreté de Paul Laborde (éditions Arfuyen)). En général, en librairie, je sais quoi choisir, ou si je repars avec un livre non prévu, il ne m’est jamais tout à fait étranger et inconnu.
S’il y a des livres qui me détournent des lectures en cours, c’est parce que je suis fidèlement un auteur et qu’une nouveauté de celui-ci vient me forcer à interrompre une autre lecture. C’est le cas des livres d’Éric Chevillard, que je lis, comme on dit, toutes affaires cessantes. Ou ceux de Pierre Bergounioux. Deux auteurs dont je crois avoir (presque) tout lu.
P. : Avez-vous des livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas ?
L.A. : Ils sont nombreux. Par exemple, un peu au hasard et pour n’en citer qu’un, les livres de Hans Henny Jahnn, chez Corti. Je ne sais pourquoi je n’ai pas encore entamé cette lecture, alors que la place bien visible des volumes dans les rayonnages de ma bibliothèque, leur couleur jaune orangé ne cessent de m’alerter.
P. : Avez-vous été à la recherche de livres rares (de toute nature), longtemps traqués et que vous avez enfin ramenés dans vos filets ?
L.A. : J’avais longtemps voulu lire Les Couleurs de boucherie, d’Eugène Savitzkaya, sans jamais réussir à mettre la main dessus. J’avais été marqué par tous ses livres, en particulier les œuvres du début : Mongolie, plaine sale, etc. Et puis une circonstance a voulu que je fasse un article pour la revue Textyles (n° 44, 2013) qui consacrait un dossier à Savitzkaya : j’ai fait alors le pas de demander via le « prêt entre bibliothèques » le livre tant convoité. Mais ensuite, une fois l’article écrit, il a bien fallu restituer le livre. Heureusement, Yves di Manno, quelque temps après, le rééditait.
P. : Y a-t-il des livres dont vous rêvez, qui n’existent qu’à l’état latent …. livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore…
L.A. : Je voudrais mentionner les poèmes d’Ernst Herbeck, dont seule une traduction partielle en français a paru chez Harpo & (une centaine de poèmes, alors qu’il y en a des milliers parait-il), mais le livre est, à ma connaissance, introuvable. Ce genre de livre est immédiatement auréolé pour moi d’une aura de mystère et d’un fort coefficient d’attrait. Parce que son auteur est classé parmi les auteurs bruts, ou singuliers, ou fous même, et que cela me laisse imaginer une révélation possible (de je ne sais pas encore quoi, mais justement). Si un lecteur de Poesibao voulait bien me céder son exemplaire, je suis preneur !
Laurent Albarracin, 4 août 2026
ndlr : notre enquête comporte un large panel de questions mais nous avons laissé aux différents interrogés la possibilité de n’en retenir que certaines.
Il est intéressant par ailleurs de savoir que poète, Laurent Albarracin est aussi éditeur (Le Cadran ligné). Autant dire que les livres qu’il cherche ou dont il rêve, il lui arrive aussi de les publier.
FT
Les auteurs et les ouvrages cités par Laurent Albarracin
Les auteurs :
Pierre Bergounioux, Flora Bonfanti, Éric Chevillard, Ernst Herbeck, Hans Henny Jahnn, Paul Laborde, Yves di Manno, Eugène Savitzkaya, Antoine Volodine
Les ouvrages
Ouvrages cités
Flora Bonfanti, Lieux exemplaires
Paul Laborde, Ce mot de pauvreté
Eugène Savitzkaya, Les Couleurs de boucherie
Eugène Savitzkaya, Mongolie, plaine sale
Antoine Volodine, Retour au goudron