Joë Bousquet, « Ainsi parlait Joë Bousquet – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Claude Le Manchec », lu par Marc Wetzel (III, 15, anthologie commentée)


Claude Le Manchec rassemble les éclats de Joë Bousquet, offrant une traversée fulgurante de sa pensée et de sa morale.


 

Le secret de la réussite littéraire est dans la résolution d’un auteur qui, ayant reçu tous les dons, fera comme s’il n’en avait reçu aucun. (fragment 86)

Charger le hasard de pensée. (fr.96)

Il n’y a pas d’effort qui puisse te rendre le temps que tu as perdu. (fr.152)

Profondeur insondable de la parole : gagner son pain à la lueur de son front. (fr.157)

L’opium mène celui qui en use régulièrement à la déchéance, à la mort. Cette déchéance n’est pas consentie, ce suicide lent est sans grandeur. Là est le paradoxe tragique de ces destinées misérables. Les intoxiqués meurent avant d’avoir compris ce qu’ils faisaient. (fr.167)

L’homme est bon, à moins qu’il ne se sente menacé. Mais il sent sa propre vie comme une menace. (fr.208)

Je me ferai une vie dont la poésie soit le reflet et non la lumière. (fr.218)

L’homme n’est pas un point dans l’existence de tout. Il est l’existence de tout en un point. (fr.221)

Ma mort n’est pas la mort. Elle est la mort de tout ce que j’ai vécu sans l’aimer. La mort des choses pour quoi je n’aurais pas su mourir. (fr.245)

Le langage n’est pas contenu dans la conscience, il la contient. Cette certitude entraîne, annonce le bouleversement de la poésie, l’expérience du langage enferme toutes les autres, et celui qui l’aura menée le plus loin dans le monde sera aussi le grand écrivain du sommeil. (fr.246)

Apothéose du langage qui universalise le besoin congénital de l’homme de se poser comme objet du sujet qu’il est. (fr.253)

Poésie : l’esprit s’engendre de la phrase qu’il engendre, et il ne s’ajuste à la parole développée qu’en s’en éloignant (fr.259)

La vie te pardonne tout, si tu comprends qu’il n’était de fautes que contre elle. (fr.261)

Notre vie intérieure nous ment : elle nous promène dans un musée. Nos pensées, en effet, sont les fantômes d’événements que les mots recommencent pour un esprit qui ne les comprend plus. La vie est dans nos paroles comme les batailles de la grande armée dans une conversation d’invalides. (fr.313)

Il n’y a qu’une façon d’être fort pour un esprit qui grandit en tournant des difficultés. Tout ce qui fait entrave libère sa force. L’âme de l’homme est comme l’eau. Tout ce qui l’écrase est la fatalité de son élévation. Le monde n’a créé la mort qu’afin de triompher d’elle. (fr.321)

Il faudrait que ton corps d’homme entrât dans la transparence de la femme que tu es, au fond. Mais cette femme, tu ne la vois que dans les chairs dont tu t’empares. Ton moi féminin doit éclairer puisqu’il ne peut te recouvrir. Tu es homme, ton être est femme. (fr.364)

Durement blessé pendant la guerre, privé de toute force virile, j’avais gardé mon désir intact dans mon corps en ruine. Je me souvins de l’étonnement que je ressentais lorsque mes plaies venaient à peine de se refermer. Le même amour des femmes vivait dans mon corps inerte. (fr.395) 

Édifie ta personne. Qu’adviendrait-il si elle n’était, lors de ta mort, toute présente ? (fr.432)

Nul homme n’y verra clair que dans la lumière qu’il aura créée. (fr.490)




Ce petit livre est une formidable chose parce qu’on peut y traverser la pensée (le style et les idées) de Joë Bousquet en deux heures de lecture. Chez un auteur si profus et dispersé, cette sorte de synthèse physique réussie de son cours d’esprit est une bénédiction. On y rencontre l’auteur même, fidèlement (son génie de la formule, son exigence lyrique, son étincelante intelligence – mais les défauts aussi sont là : obscurité, complaisance, redites, minauderies sexuelles) et complètement (le théoricien de la littérature, le moraliste, le métaphysicien, le méditant, le poète, le psycho-anthropologue – et même le tatillon ancien officier – sont ensemble là), et ne manque ici, logiquement, que ce qu’il n’était pas du tout – un penseur politique, un historien, un économiste !

On devine partout, par imprégnation ou allusions, les seigneurs rencontrés (Paulhan, Valéry, Simone Weil, Eluard, Pascal, Nietzsche…), l’endettement assumé, et l’infatigable relecture de ce qu’il en comprend et admire. Frappe peut-être surtout son nietzschéisme pacifique (l’ironique surhomme version colonne brisée) dans la double idée que les « bons » sont ceux qui savent valoir quelque chose (« Il n’y a d’amitié qu’entre les bons, car les méchants ne se ressemblent pas à eux-mêmes et n’entrent jamais dans la ressemblance qui fait l’amitié  », fragment 428), et, d’autre part, que la vie est (comme l’écriture) conquête, combat pour la plénitude : c’est qu’on y transforme tout ce qu’on rencontre en condition même de son existence, et qu’on vise à faire un tel usage du réel que celui-ci nous rende comme nécessaire en lui. L’auto-dépassement est ici naturel comme un règlement de comptes. Comme il l’écrit : « Si attentif que l’on devienne, on ne l’est jamais sans faute et c’est cette faute que j’ai voulu ressaisir et intégrer à mes progrès » (fr.225). Mais pourquoi être attentif à tout ? Parce que « l’homme n’existe que hors de lui-même » (fr. 252), tout simplement. L’existence est à conquérir, sans quoi être ne serait qu’assister à sa propre suppression. 

Démarche évidemment morale. « Morale » il y a, parce que pour lui, l’effort seul vaut, et le sacrifice seul est salutaire (fr.19) – mais, comme chez Valéry, celui qu’il faut sacrifier est d’abord le pantin veule et confus qu’on est (ou redevient toujours). Pour quoi faire ? Pour, se répond-il, savoir « donner de soi ce qu’on contient de plus rare ». L’exigence est, comme chez Simone Weil, première (« La vie ne donne pas des droits, elle impose des devoirs. Elle est un prêt dont chaque homme doit restituer le montant avec des actes », fr.95), mais le premier devoir est « d’épargner aux hommes le mal qu’ils se font à eux-mêmes » (soi compris), fr. 103. La morale n’est bonne qu’à terrasser la mesquinerie propre, et le remède suffisant est l’amour de l’immensité :

« N’accepte pas ton être s’il n’est pas l’amour immense de ce qui est. N’accepte pas les privilèges de l’être pour les attacher à ce qui doit finir. Ta liberté apparente n’est que l’incertitude d’un traînard qui aurait toutes les routes du monde pour rattraper la colonne qui l’a perdu »(fr.156).

Et l’hypocrisie même n’est que perte mesquine de temps dans le rapport à soi. C’est pourquoi il faut « réduire à rien ce qui sépare l’homme en société de l’homme seul avec lui-même. Que penser ce soit parler bas et parler penser tout haut » (fr.373). La nuit carcassonnaise du 28 avril 1942 (platonique, puisque platonicienne) avec Simone Weil aura suffi à établir ce verdict féroce : « L’individu immoral tombe dans la servilité, la servitude. On se libère en s’égalant à son devoir » (fr.455). Tout perfectionnement s’ouvre à ce qui lui fait défaut : « Un homme vaut uniquement par la portion de son esprit qu’il a réussi à rendre positive, à reprendre à ce marais de sottise et de fureur où nous vivons baignés »(fr.488).

Comme chez Bergson, la conscience est d’abord « attention à la vie », mais cette formidable attention humaine ne peut éviter d’être fautive. « Connaissons notre conscience ; elle se consulte et se vérifie dans un champ trompeur et tout rapetassé de virtualités » (fr.288). La conscience doit se taire devant la vie qu’elle exprime, et « laisser en nous la vie s’ouvrir un chemin jusqu’à la pensée » », voilà « la grâce » (fr.308). La grâce est le don qu’a (et que fait) la parole de servir la vie qui se sert d’elle. D’où :
« Il faut, à force de patience, donner au silence le poids d’une conscience ; c’est le seul moyen de verser la vérité dans une parole qui ait l’autorité de la vie » (fr.290)

C’est que, chez Bousquet, le langage – qui est « la réalité majeure » (fr.287), a la fécondité impersonnelle de la vie. Comme la vie est (de la bactérie à l’homme) l’art de tirer ce qu’on est de ce qu’on fait, le langage est l’art de tirer ce qu’on pense de ce qu’on nomme (fr.204). Même si l’animal est déjà sujet sentant et actif, le langage permet à l’homme seul de « se poser comme objet du sujet qu’il est » (fr.253), assurant l’étrange ressource de pouvoir « vivre au-dedans des autres » nos propres élans et obstacles (fr.255). Comme chez Valéry, l’âme ne se forme qu’en formulant, et fait vivre son impartialité par l’impersonnalité du langage (qui nous apprend, jusque dans ses fictions, à sortir de nous-même – fr. 166 – le « je » n’étant qu’un jeton collectif de présence). La parole, avant même l’écriture, peut faire durer un acte au-delà de son agent (fr.372), mais c’est bien l’écriture, chez et pour Bousquet, qui a permis, comme il se l’avoue (fr.380) « que tu inventes un langage pour te parler à toi-même ».
Écrire (« se surprendre en écrivant ») permet de « se courir après » (fr.27), de « rattraper » la pensée qui court, devant lui, dans l’homme qui parle. L’art d’écrire est l’art de penser pour les autres (fr.102) précisément parce qu’il est l’art d’abord de se parler autrement, de sentir mieux ce qui parle en nous (« Tout écrivain est un bègue guéri », dit-il en connaisseur) pour s’adresser à ceux au nom desquels on parle (fr.154).
Mais écrire est d’abord pour lui pouvoir faire parler l’homme qu’on n’est pas encore (fr.184) ; pouvoir, de même, faire taire ceux qui auront parlé pour rien (« La valeur d’un écrit se définit par l’importance des livres qu’il annule », fr.228), mais surtout : pouvoir enfin surveiller mieux le troupeau des pensées, et apprivoiser les sauvages ruades du vrai :

« L’écriture est un singulier véhicule. Tant que vous le connaissez mal, il vous mène où il veut ; un cheval entêté. Vous savez le conduire, il devine où vous voulez aller » (fr.265)

Ce n’est vraiment que dans l’écriture que le langage peut rompre notre solitude même qu’il devançait, puisque faire ainsi passer, par l’espace objectif des signes, ce qu’on s’était dit à soi-même, nous permet d’être rejoint par ce qui y valait quelque chose !
Trois lignes d’auto-restitution parfaite de ce malheureux destin parviennent ainsi à le sauver assez :

« La maladie a été plus forte que lui, évidemment. Mais il a disputé âprement sa conscience à sa déchéance. Ses jambes le portent à peine. Il vit couché : entre une bouteille d’eau minérale et un coffret garni d’ustensiles inquiétants »(fr.390)

Partout, dans cette étrange synthèse de vitalisme, de rationalisme intellectualiste et volontariste (« Dans chaque phrase que tu prononces, un homme se met debout » !, fr.113) et d’esthétisme (tout artiste, écrit-il, fait de ses moyens de perception ses véritables organes, fr.417), cette leçon de vie a pour mot d’ordre : « Invente l’univers où se poursuit ta vie » (fr.132). Cet homme a su œuvrer son être. Œuvrer, c’est travailler à rendre la vie pensable, c’est (fr.188) faire saisir par les moyens mêmes de notre expression le mystère qui hantait celle-ci. Gratitude à Claude Le Manchec pour un merveilleux travail, nous rendant Bousquet accessible et presque familier, saluant ainsi (en la légitimant) l’ardente mission que l’extra-lucide infirme s’était donnée.

Marc Wetzel

Ainsi parlait Joë Bousquet – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Claude Le Manchec, Arfuyen, août 2026, 192 pages, 14 €

Attention, le livre sera en librairie seulement le 10 septembre 2026