Laurent Albarracin, « Lectures », vol. 1 [2004-2015], vol. 2, [2016-2023], lus par un amoureux fou de langage, Mathieu Jung.
« Dans le ping-pong, la poule ne sait plus où donner de l’œuf. Le ping-pong est le schéma du printemps. Pour la poule la table de ping-pong est un établi de croissance. On joue au ping-pong pour tester les œufs du cosmonaute. On dit qu’un bon cosmonaute a la gravité d’une poule. »
(Laurent Albarracin, Jean-Daniel Botta, La Boîte à proverbes* (Venus d’ailleurs, 2025))
Dans l’éditorial du numéro pénultième de la revue Catastrophes (mars 2025), Laurent Albarracin réanimait les enjeux du pont aux ânes que constitue, au moins depuis Baudelaire et Wilde, la question problématique du critique en tant que poète et du poète en tant que critique : « Si le poète est le mieux placé pour lire une œuvre, picturale ou littéraire, c’est qu’il agit dans son geste critique autant comme poète que comme critique et que c’est de cette façon qu’il en tire la substantifique moelle. C’est en faisant jouer – librement, presque – les résonances internes de l’œuvre qu’il parvient à en dégager la signification. Car le poète critique s’implique comme poète, comme créateur d’abord, il est critique en tant qu’il est poète : il ne saurait être un froid décortiqueur, il est au contraire, si l’on peut dire, un recortiqueur, il remet du cœur dans l’ouvrage qu’il considère. Pas forcément d’ailleurs avec une cordialité bienveillante : tout autant peut-il avoir à cœur de détruire, mais alors il s’agit de détruire à cœur, d’aller au centre névralgique de l’œuvre critiquée. » On a la confirmation qu’Albarracin est critique en tant qu’il est poète à la lecture du deuxième volume de ses Lectures paru chez Lurlure.
L’ouvrage rassemble 91 articles parus entre 2016 et 2023, dans différentes revues. Ce volume dense et lumineux s’inscrit naturellement dans le prolongement des Lectures s’échelonnant entre 2004 et 2015, elles aussi publiées chez Lurlure (2020), maison au service du poème, dont les collections s’ouvrent de manière de plus en plus affirmée au domaine de l’essai (Peter Král sur le burlesque, Idées arrachées de Pierre Vinclair, Vita Poetica de Jean-Claude Pinson, etc.).
Ces deux volumes de Lectures regroupent près de vingt ans de découvertes et d’émerveillement critique. Sur la quatrième de couverture des Lectures, Albarracin nous prévient qu’il ne s’agit pas de critique littéraire en bonne et due forme. Ce qui guide le regard d’Albarracin, c’est son propre plaisir. Ses lectures recorticantes viennent nourrir sa poésie, et il ne s’en cache pas : « j’admets volontiers avoir tiré la couverture à moi en commentant ces livres, au profit du morceau d’écriture dont ils auront été l’occasion. » Une profonde cohérence est ici sensible entre lecture et écriture, qui sont l’envers et l’endroit, le revers et le coup droit d’une même pratique.
Le service d’Albarracin est d’une très grande maîtrise. Peu d’effets liftés à proprement parler. Un jeu élégant, d’une sérénité bachelardienne. La partie a, pour l’essentiel, lieu sur la table de la poésie contemporaine. Albarracin est pongiste en bien des sens. Cet héritier conscient de Francis Ponge a le soin des choses, et ce, toujours « compte tenu des mots », en bonne ligne pongienne.
On aime à prendre la balle au bond, à feuilleter ces Lectures toujours savoureuses et stimulantes, jamais bêtement cuistres ou savantes. On les lisait au fur et à mesure de leur parution en ligne (ici-même, dans Poezibao et Poesibao, sur En attendant Nadeau et ailleurs), ou dans les quelques revues « papier » encore vaillantes. Redécouvrir ainsi un concentré d’Albarracin, les articles juxtaposés dans leur succession chronologique, c’est prendre mieux conscience des affinités du poète, ainsi que de la richesse du paysage poétique actuel.
Un très bel entretien avec Marc Blanchet au sujet de Pierre Peuchmaurd ravive l’amitié admirative dans le poème : « On dirait que le poète vient au monde avec ses illusions et qu’il en repart avec des désillusions qui ne sont pas moins vraies poétiquement. Illusions et désillusions sont ici interchangeables. Tout est en même temps beau et désespéré, si désespéré qu’il en est comme décapé, qu’on a comme atteint le fond ou bien l’os de la réalité. C’est cela qui me frappe dans cette poésie : un émerveillement et un désabusement qui vont de pair, un ton non pas alternativement grinçant et lumineux, (…) mais continûment, inséparablement, grinçant et lumineux. » Les Lectures sont des livres où la complicité – sinon la connivence – est de mise. Les grandes inextinguibles amitiés sont là, pour offrir un surcroît de cœur à ces très admirables exercices de recortication, à ces « préférences » pour parler comme Julien Gracq, dont Albarracin est un lecteur assidu, comme en témoigne l’article qu’il consacre à La Maison, inédit de Gracq paru en 2023. Les Lectures sont couchées dans une prose belle et limpide, qui ne boude pas les images et les paradoxes : « À la valeur d’usage des choses, l’enfant (Wolowiec) substitue la valeur d’usure de son monde. » ; « L’analogie poétique ne fait pas qu’établir des ressemblances, elle n’est rien si elle ne découvre pas l’inconnu à l’intérieur du connu. » (au sujet de Flora Bonfanti) ; « L’objet que traite le poème de Mélanie Leblanc commande à la fois l’exaltation et la sobriété. Le plus haut lyrisme et le plus grand dépouillement. Parce qu’elle est un objet abrupt et immensément ouvert, la falaise exige de tenir ensemble ces deux partis pris esthétiques. », etc.
On trouve dans les deux volumes de ces Lectures de brillants comptes rendus, des entretiens, des préfaces et des articles peut-être plus profonds et rêveurs où l’on découvre Jorge Camacho s’emparant de l’œuvre de Raymond Roussel, Saint-Pol-Roux en « fils prodigue de l’avenir », ou encore Pierre Bergounioux en écrivain anachronique face à l’éternel. Les Lectures d’Albarracin sont de différentes natures, encore que leur éclectisme obéisse très uniment aux dilections du poète. Cohérence, redisons-le. C’est bien d’un « univers de lectures » dont il s’agit, où l’unique se mêle au pluriel, selon une ouverture féconde et généreuse. Mieux : un univers en expansion. Pierre Campion, autre complice, le rappelle admirablement dans sa préface au deuxième volume des Lectures : « C’est comme une somme en deux volumes, mais pas une totalisation, car cette somme n’est ni définitive ni une construction logique qui définirait le sens de la poésie. »
Les préférences d’Albarracin sont le lieu où le critique et le poète jouent au ping-pong de l’intellect et de la sensibilité. C’est bien entendu toujours le sensible qui l’emporte, dans un idéal match nul, ou plutôt à l’issue d’une sorte de match retour.
Le retour du sensible dans la pensée permet au travail du poème de gagner en force et en lucidité. Les Lectures sont, en somme, les jalons du sensible albarracinien.
Critique, oui, mais en tant qu’il est poète.
« On se prend à attendre l’image qui reviendra comme une balle extrêmement mobile, et protéiforme même : on a envoyé une balle de ping-pong mais n’est-ce pas un boulet de canon qui va surgir ? »
Matthieu Jung
Laurent Albarracin, Lectures (2016-2023), Lurlure, 2025.
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On signale aussi
Laurent Albarracin, Jean-Daniel Botta, La Boîte à proverbes, Venus d’ailleurs, 2025, 376 p., 25 €