Grégory Rateau s’entretient avec Thierry Renard, éditeur à la Rumeur libre, dans le cadre d’une série sur l’édition de poésie.
Le feu sacré
Poète et éditeur (directeur de collection à l’enseigne des éditions La Rumeur libre), d’origine lyonnaise, Thierry Renard est aujourd’hui directeur de l’Espace Pandora à Vénissieux (Rhône), lieu de diffusion et de transmission de la poésie. En 2009, il succède à Jean-Pierre Siméon à la présidence de la Semaine de la poésie de Clermont-Ferrand et il est élu vice-président de l’Agence Rhône-Alpes pour le livre et la documentation (ARALD).
Grégory Rateau : Vous vous consacrez à la poésie sous toutes ses formes : directeur de collection à La Rumeur libre (aux côtés d’Andrea Iacovella, directeur de la maison), directeur artistique de l’Espace Pandora, organisateur du festival Magnifique Printemps, lecteur sur scène, ou encore créateur de capsules vidéo pour faire découvrir d’autres voix. Comment ce « feu sacré » pour la poésie est-il né chez vous ?
Thierry Renard : Le « feu sacré » dont vous parlez m’est venu très tôt, dès l’enfance. J’ai toujours aimé m’exprimer en public, parler haut. Quand j’étais enfant, ma grand-mère maternelle, italienne, me faisait déjà monter sur la table de la cuisine afin que je récite en famille le poème que je venais d’apprendre à l’école. J’ai très vite été attiré par la poésie et le théâtre. Ensuite, au collège, il y a eu, grâce à une professeure de français, le choc de la rencontre avec l’œuvre et la personnalité d’Arthur Rimbaud. Enfin, j’ai croisé la route de Charles Juliet à l’âge de quatorze ans. Un immense écrivain, et un second père pour moi. Il m’est resté fidèle jusqu’à la fin de son existence, en juillet 2024. Quant au théâtre, j’ai également commencé à jouer très tôt, vers 15-16 ans, au Théâtre des Ateliers, à Lyon, sous la direction de Gilles Chavassieux.
Dès cette lointaine époque, j’ai choisi la voie qui allait être la mienne. J’ai décidé alors que j’allais tout faire pour vivre de mes passions. Mes parents, issus d’un milieu plutôt modeste, ouvrier, m’ont laissé faire. Ils ont eu confiance en moi, malgré quelques réticences bien naturelles. Et j’ai, jusqu’à ce jour, pu poursuivre mon chemin et développer, avec d’autres compagnons de route – et cela depuis le début de l’aventure – de très nombreux projets artistiques. Et mener, pareillement, de multiples actions culturelles en direction du plus grand nombre.
GR : Pouvez-vous nous parler de vos deux collections à La Rumeur libre ?
TR : Comme vous le savez, j’ai connu plusieurs expériences éditoriales, avec plus ou moins de succès : Aube magazine, Paroles d’Aube, les éditions La Passe du vent… Et, depuis janvier 2021, nous sommes accueillis par Dominique et Andrea Iacovella, au sein des éditions La Rumeur libre. Une véritable chance à saisir ! Ce ne sont pas seulement deux de nos collections qui sont aujourd’hui hébergées, mais six… au moins. Revenons cependant aux deux collections que vous évoquez : Un poète, un livre ; Noces. Deux des principales collections que nous animons avec l’équipe de l’Espace Pandora. La première tente de dresser un panorama de la poésie actuelle, sous ses différentes formes ; la seconde s’inscrit dans les pas d’Albert Camus, en souhaitant proposer des textes de création, tous genres confondus (nouvelles, récits, textes écrits pour le théâtre, recueils de poésie…). Merci vivement à Andrea et à Dominique de nous avoir associés à cette aventure unique des éditions La Rumeur libre.
GR : Vous semblez croire au retour de l’oralité en poésie. La lecture en présentiel, sur scène ou dans la rue, est-elle selon vous un bon moyen de faire découvrir cet art à des personnes qui, d’ordinaire, ne lisent pas de poésie ?
TR : La poésie est la première parole. Une parole libérée de ses chaînes, des contraintes du langage. Je suis, certes, loin d’être le premier à l’affirmer, mais cette belle formule correspond à ce que je crois, profondément. Chant ou cri, murmure ou confidence, la poésie témoigne de ce que nous sommes, répond à la tourmente, traduit en mots, en sons, nos émotions… Faire entendre la voix des poètes d’aujourd’hui, c’est faire entendre la poésie dans la diversité de ses voix et dans la variété de ses langues. Et cela favorise aussi la transmission auprès des publics le plus souvent tenus éloignés de la création littéraire. La poésie donne à voir, à penser, bien sûr, mais elle donne surtout à entendre. Les manifestations que nous organisons depuis quarante ans maintenant (1985-2025) en Auvergne-Rhône-Alpes vont dans ce sens : favoriser l’accès de toutes et de tous à la chose, à la cause poétique, dans ses grandes largeurs.
GR : Vous mettez en lumière de jeunes auteurs sans négliger pour autant les figures confirmées, ni ces voix plus discrètes parfois oubliées. Comment parvenez-vous à conjuguer ces deux approches ? Quels critères président à votre choix de publier un auteur plutôt qu’un autre ?
TR : C’est une question d’équilibre. D’une part, favoriser l’émergence, sous toutes ses formes et dans tous ses états. D’autre part, assurer l’accès à des œuvres d’auteurs plus « confirmés », comme vous dites, œuvres porteuses de sens et (toujours) de promesses. Sans passé, pas de futur, dit-on. C’est aussi pourquoi nous nous tournons parfois vers des œuvres d’auteurs disparus, des œuvres oubliées ou laissées, pour un temps, de côté. Nous essayons de proposer un vaste tour d’horizon des écritures contemporaines de création. La poésie, bien sûr, est au cœur de nos préoccupations. Mais pas seulement. Concernant les éditions, là encore, nous tentons continuellement d’ouvrir le champ, et nous veillons à ne pas rester durablement installés dans notre petit confort ordinaire. Nous sommes, je crois, sur la même longueur d’onde que les fondateurs de La Rumeur libre. Nous souhaitons réduire l’écart entre les auteurs et le public concerné. L’Espace Pandora et La Rumeur libre demeurent des lieux ouverts à tous les vents. Quant aux critères, forcément subjectifs, ils visent à répondre à notre propre exigence de qualité. Nous sommes, c’est évident, influencés par nos lectures et par nos rencontres. Le hasard exige la nécessité, ne croyez-vous pas ?
GR : Vous êtes également poète et écrivain, avec de nombreuses publications à votre actif, chez différents éditeurs (dont La Rumeur libre, qui a publié plusieurs de vos œuvres poétiques). Diriez-vous que votre engagement auprès des autres vous aide à garder un regard neuf sur votre propre évolution poétique ?
TR : Mon écriture personnelle ne peut rester insensible à ce qui s’écrit ou se passe autour de moi. Les autres (les autrices et auteurs invités, les autrices et auteurs publiés), jeunes et moins jeunes, nourrissent considérablement mon travail quotidien. Mais je ne sépare pas vraiment mes différentes activités. J’écris depuis le premier jour, et j’ai eu la chance, grâce à Charles Juliet, Geneviève Metge, Claude Seyve et Louis Dubost notamment, de publier très tôt, d’abord dans des revues, puis en recueils. Tout s’est passé très vite, pour moi. Agitateur, éditeur et auteur, ce sont mes trois fonctions principales. Le métier de comédien fait lui aussi partie de mon paysage artistique, même si, avec le temps, j’apprends à m’économiser un peu. Je mêle le tout, sans jamais rien confondre. Et je remercie, une fois de plus, Andrea et Dominique d’avoir déjà réuni en deux tomes la plupart de mes premiers ouvrages parus… et depuis si longtemps épuisés. Cela m’a permis de mieux percevoir toute la cohérence qui se dégage de l’ensemble de mes livres. Une manière de journal intime, en vers… et en prose, quelquefois. Une façon existentielle, tantôt drôle et tantôt tragique, de pénétrer ce monde « triste et beau » où nous vivons.
Comme vous le dites si bien, mon engagement (individuel et collectif) m’aide à garder, en chaque circonstance, un regard neuf sur mon propre cheminement poétique.
GR : S’agissant de l’Espace Pandora et de toutes vos activités autour de la poésie, comment résumeriez-vous votre démarche, le public qui vous suit fidèlement d’année en année, ainsi que les moyens que vous devez réunir pour rendre tout cela possible ?
TR : L’Espace Pandora va célébrer, en 2025, son quarantième anniversaire. Un réel exploit. Et nous allons également fêter la trentième édition de notre festival d’automne, Parole Ambulante, notre toute première initiative d’envergure dans la région lyonnaise. Nous bénéficions d’un soutien institutionnel important. Nous sommes signataires d’une convention d’objectifs avec, notamment, la Direction Régionale des Affaires Culturelles d’Auvergne-Rhône-Alpes et les villes de Lyon et de Vénissieux. Cela, hélas, ne veut pas dire qu’il ne faut pas rester vigilants. Nous sommes constamment sur la brèche afin de préserver notre liberté d’intervention et de pouvoir mener à bien nos actions de terrain. Car, oui, il y a les festivals, les manifestations « grand format ». C’est la partie visible de l’iceberg. Mais il y a aussi les nombreux ateliers d’écriture (en milieu scolaire, à l’hôpital, en prison…), les résidences, les missions de toutes sortes…
Depuis la création de l’association, en 1985, notre philosophie est restée inchangée. Nous poursuivons les mêmes buts. L’Espace Pandora a pour objectif la réalisation de projets artistiques, de favoriser l’élan culturel et de permettre l’accès du plus grand nombre au livre et à la lecture. Cela demande des moyens, et il faut se battre pour pouvoir les conserver.
GR : Enfin, vous êtes aussi responsable de la revue Rumeurs (éditée par La Rumeur libre) : entretiens avec des auteurs, critiques, dossiers thématiques, inédits, hommages… Qu’est-ce qui distingue cette revue des autres publications poétiques (si tant est que ce soit un critère) ? Quel est, selon vous, son esprit général ?
TR : Cher Grégory, je vais essayer de répondre le plus honnêtement et le plus clairement à cette question qui me touche particulièrement. L’idée de la revue germait dans la tête d’Andrea Iacovella depuis longtemps. Et, en 2016, le projet s’est concrétisé. C’est d’ailleurs grâce à elle que nous nous sommes rapprochés. Nous avons réuni une équipe (autour d’Emmanuel Merle, poète et président de Pandora, de Patrick Vighetti et de Sylviane Crouzet, tous deux parmi les fondateurs de l’association, et de l’écrivain Roger Dextre, malheureusement parti trop tôt en 2023) et commencé à travailler pour réaliser un objet littéraire non identifié. Avec Rumeurs, actualité des écritures, nous privilégions les nouvelles écritures, la plupart du temps. Plutôt que de composer des anthologies de textes, comme c’est souvent le cas en poésie, nous avons pris l’option de favoriser la publication de recueils inédits d’autrices et d’auteurs inconnus. Trois ou quatre recueils entiers par numéro, rassemblés dans La Pépinière. Et il y a les autres chroniques et rubriques régulières. Et il y a, encore, les numéros spéciaux, consacrés à des thématiques ou à des littératures étrangères. Un projet ambitieux, mais difficile à conduire. À chaque fois, il faut œuvrer avec élan pour tenter de toucher un public toujours plus large.
Mais votre question, à propos de la revue Rumeurs, vient à point. En effet, nous sommes en pleine réflexion actuellement pour faire évoluer le projet tout en lui conservant son originalité. Il s’agit pour nous d’un tout nouveau défi.