« late Fourcades », lu par Isabelle Baladine Howald, (III, 14, notes de lecture)


Le tardif, c’est un style de la fin, souvent vers l’épure, l’essentiel, tous oripeaux abandonnés. Ici une seule note découverte.


 

« … en quatre-vingt sept années d’écriture, en jouant toujours la même note, je n’ai découvert que ça mais c’était fabuleux de découvrir ça »

Dominique Fourcade est donc né en écrivant, ce n’est pas rien, et en le lisant, on sait tout de suite que c’est vrai, que c’est parfaitement vrai. Ce Fourcade tardif, le dernier paru, ce titre énigmatique avec lequel je joue comme avec un Rubick’s livre, autour du tard, part de Matisse : « je vous dois la vérité en peinture », décliné en « je vous dois la vérité en écriture », à savoir, entre autres choses « que le poursuivi est toujours derrière le poursuivant, c’est sans fin » (p.31).
Comme quoi chez P.O.L., il y a Dominique Fourcade et Roger Laporte : « Poursuivre, il le faut. »

Le monde de Matisse comme celui de Fourcade est érotique (« je me dis qu’il faut que les seins soient rares, soient très rares, pour qu’on ne cesse de désirer les voir, les voir plus que tout, c’est le face-à-face d’une vie » (p.33), c’est une première vérité. J’ai parfois plus de mal avec des formules plus crues, je dois le dire, tant par ailleurs il y a de délicatesse dans les mots d’amour. Que cela ait à voir avec la mort est une autre composante connue de l’érotisme. : « coït non interrompu de la lumière et de la mort, longue scène d’amour de ma vie » (p.15). Matisse, on y revient, est donc le papier en arrière-plan sur lequel et avec lequel Fourcade écrit. On sait que la lumière n’empêche pas l’envie de mourir (de Staël). Que « l’enfant doit prendre l’adulte désespéré dans ses bras le soir » , cet enfant qui avait envie de se défenestrer « plusieurs fois par jour » (p.22).
Chaque fois, quant à moi, que j’ai un enfant qui me regarde et que je regarde, je suis chavirée : « il y a dans ses yeux ce qu’il ne formule pas » (p.29). Et je m’efforce de déchiffrer avant tout qu’il n’y ait pas de chagrin.

Les traces de Gaza sont lisibles depuis plusieurs livres, Gaza ne quittera plus cette écriture fourcadienne, ce « chez soi en ruines » vers lequel on veut quand même rentrer. De même que la peinture, ou Proust, ou la musique, bref l’art, quand il déborde tous ses cadres, est si puissant dans son geste de nous sauver, dans le nôtre pour s’y accrocher. Dominique Fourcade est pleinement dans le monde. Il y a été tôt, il y est tard, « late », ce qui est à faire n’en est que plus urgent, et arrive aussi lui-même parfois tard dans la vie. Le dernier Fourcade, au sens où l’on dit le dernier Cézanne, le dernier Rilke, le dernier Coltrane, le dernier Pasolini. Late Fourcades est en soi une trouvaille et ce n’est pas la seule. Que la poésie se renouvelle ainsi tardivement dans la vie est très réjouissant.
Le poème passe par une fente, qui lézarde déjà la première page. C’est une fente dans un mur de Lauves pratiquée par Cézanne, c’est aussi la fente féminine.

Jamais rien de nostalgique, jamais de plainte, au contraire toujours l’imminence d’une joie profonde qui traverse les dix-sept chapitres de ce livre brûlant de désir, de révolte et de poésie.
Parfois prose, parfois poème (le superbe « discipline des lèvres ». La forme reste essentielle, surprend toujours, les chagrins n’en sont pas absents :

« Le mot meurtri d’être tombé il y a si longtemps, le mot surpris de pouvoir être écrit alors qu’il est tuméfié, mais le mot ne sait pas que l’écriture veut tous les mots, les nouveau-nés, les très jeunes, les impeccables, les pas tout neufs, les hors d’usage, les mourants les morts, et surtout les pas encore nés » (p.103)

Joie oui mais aussi chagrin comme une nuit sur le monde : une meurtrissure oui, le mot tuméfié est là au moins deux fois, ce qui est meurtri et ce que l’on meurtrit, le « ier de meurtrier, le issure de meurtrissure, il n’y a eu que ça cette nuit sans issue de finnovembre, ça et la neige sur l’Europe abandonnée à son désastre par l’Amérique ». (p.104) Qui aurait pensé ça…

J’aime également beaucoup que Fourcade parle de Dickinson en « catcheuse » car je la vois bien ainsi, contrairement à l’image blanchâtre qu’elle traîne derrière elle (de son fait, certes mais il suffit de la lire pour être stupéfait de sa force).
Et puis il y a les sons, le son d’un Kafka serait celui de la neige.  « J’entends ébloui ce à quoi je n’accéderai jamais. » (p. 108) Il y a cette prose parfaite sur le tardif : « le tardif d’un poète c’est quand on ne reconnaît plus ce qu’il compose et cependant on l’identifie. c’est quand la personne physique d’une poète ne compte plus mais que la tout fin de son œuvre est d’une physicalité sans précédent. chez Matisse par exemple les quatre nus bleus, ou les intérieurs de Vence, le tardif est un souffle déchiré. » (p.122) ou « ce quatuor de Beethoven est tellement tardif qu’il est toujours à venir » (p.127) C’est cette note-là, la tardive.

« Je remercie aussi l’angoisse » écrit Dominique Fourcade.
Et à son amour : « je te demande seulement la permission de m’allonger contre toi la nuit quand déferlent les torrents. »
Rien d’autre et ça suffit.


Isabelle Baladine Howald

Late Fourcades, P.O.L, 2026, 138p, 18€