Marie Bertrand, « C’est un chant de longue date », lu par Régis Lefort (III, 14, notes de lecture)


Dans ce recueil, Marie Bertrand fait de la marche une traversée intérieure, attentive aux strates du monde et de soi.


 

 

Ce livre de Marie Bertrand se présente comme un triptyque du pas fondamental. Et ce pas, ou cette avancée, paraît lent au début, fait penser à un mouvement dans sa retenue même : un pas, ne pas. Mais il s’agit ici de ralentir pour goûter chaque mètre de terre parcourue, chaque chant d’oiseau entendu, chaque silence lissé.

 

Le poème de Marie Bertrand creuse la semence des âges, retourne sa terre pour mettre au jour les strates enfouies de longue date, les chants d’oiseaux qu’on croyait oubliés. Ainsi, « à pas feutrés chaque heure vécue / fore l’espace de leur disparition ». Et forer nécessite une « force de levier ». La poussée est verticale. Alors un espace miraculeux naît et ce sont d’abord des « fleurs d’argile » que l’on aperçoit, puis « des fleurs de sable » dont on se demande si elles vont bientôt disparaître dans un mouvement d’écoulement de sablier ou si elles ont surgi du sable comme les mots du poème surgissent de leur masse de granules.

 

Du reste, de mystérieux personnages désignés par un « ils » tout aussi mystérieux sont agis par cette force : ils suivent le chemin qui s’ouvre à eux sans savoir où ils vont, « vers quelle profondeur », ni si c’est loin encore : « marcher n’a pas de terme ». D’ailleurs, « il ne faut pas compter les pas » non plus. Le lecteur assiste ici à une naissance double ou triple, celle de personnages énigmatiques, celle d’un poème, celle d’une poète.

 

L’objectif est d’atteindre ce « pays inconnu » à la terre lumineuse. La force tout à l’heure subie se mue en un élan et cet « élan des profondeurs ouvre les passages ». Oiseaux et abeilles s’unissent au chant de la terre, à ce « chant de longue date ». Peut-être même naissent-ils de ce chant. Peut-être sont-ils ces voyageurs ailés à tourner la tête vers l’envol.

 

Marcher, gravir, creuser, autant d’actes dont ces « ils » savent s’affranchir pour donner le chant silencieux du tréfond. Tout à coup, on se met à danser. La vie est plus légère. De la pluralité naît un « il » puis un « elle ». On est passé de l’autre côté où, peut-être, « une lumière attend ».

 

Le poème de Marie Bertrand offre un itinéraire vers l’allègement de soi. Il est aussi une invite à parcourir « le temps qui n’a pas d’âge », l’espace des paysages tissés, soi, l’autre, l’autre en soi. À la fin du parcours, qui n’est pas une fin, il semble que l’on aperçoive ce qui a guidé tout du long, dont on n’avait pas conscience. On craint moins le noir, cette « densité des nuits, [qui] abrite / le mystère sauvage des fauves », on n’a plus peur de « l’harmonie décousue » ni de la musique dissonante. Une certaine élégance accompagne la profondeur sur le chemin sans retour.

 

Le lecteur s’inscrit dans les pas de ces « ils », accepte l’inconnu, ne se retourne pas. Il lit comme il marche, sans savoir la destination ni si c’est loin encore. Il suit la grâce qui « habite les ressacs de la mer » et l’élégance qui délivre des hivers. La seule chose qu’il parvient à identifier dans cette avancée hypnotique, c’est que « là où une chaleur infuse / se tournent les pages ».

 

Régis Lefort

 

Marie Bertrand, C’est un chant de longue date, éditions La rumeur libre, coll. La tête à l’envers, 2026, 84 pages, 17 euros.