Gérard Pfister, « Jardins suspendus », lu par Marc Wetzel (III, 14, notes de lecture)


Un livre sobre et profond sur la proximité de la mort, où la conscience affronte sa fin avec grâce et lucidité.


 

 

C’est un livre sur la proximité propre de la mort, sur l’advenue d’un proche mourir : comme la mort est l’issue de vivre, « tout près de la mort » (formule qui revient deux cents fois) signifie, pour une vie humaine, saisir qu’elle en finit avec elle-même, qu’elle ne se pourra bientôt plus.

Dans « Un déjeuner en montagne » (2025), l’auteur notait que « le plus vrai de nos vies » (humaines) était le « flux constant » d’une conscience qui, lui-même insaisissable, « relie et fait vibrer ensemble » tous les instants d’une vie.
Ce qui advient ici, c’est alors la fin imminente de ce flux, l’instant même de ne plus pouvoir relier les instants, la cessation prochaine de « l’énergie sensible » que chacun, tant qu’il vit, habite sans pouvoir la saisir. « Tout près de la mort », chacun sent que le « souffle brûlant, lumineux » qui anime ce qui vit est rattrapé par « l’éphémère, l’indigente force de notre haleine » sur le point, elle-même, de s’interrompre.
Nous allons quitter ce banquet des haleines (que décrivait « Un déjeuner en montagne »), des vœux et des aveux, pour le moment où « la lumière seule mange à la table », où « seul le silence s’écoule dans les coupes », où – donc – nous ne verrons ni n’entendrons plus le réel inlassablement rire des tours qu’il se (et nous) joue.
Nous n’aurons plus part (par la perte de tout accès, et la panne de tout accueil) à « la lueur allègre et profonde » de l’engendrement des jours.

C’est un livre touché par la grâce (sobre, remarquablement composé, décisif), qu’on lit en une heure, et qui vient toucher en nous l’état sans manque et la paix sans réserves dont toute conscience s’espérait digne, et se retrouve soudain, par lui, capable.
Dans une prose d’idées lyrique, genre qui poursuit la manière neuve du « Déjeuner en montagne », en revisitant le Calvaire comme l’autre le faisait de la Cène. Sur le modèle même d’une Cène commune et conviviale, ce Calvaire étonne par sa justesse et sa familiarité : « tout près de la mort » (mais pas davantage, car, plus près encore – écrit l’auteur, p. 69 – il serait « trop tard » pour vivre quoi que ce soit de ce sursis), tout près d’elle, donc, au moment précis où tout ce qui ne servait qu’à vivre devient obsolète (des mains qui n’ont plus rien à modeler, accaparer ni même repousser ; une voix qui en a terminé avec toutes promesse, menace, et même conviction ; un regard qui aura raccompagné chez elles toutes les apparences), où une vie humaine se déleste de tous ses parti-pris, et fausse de moins en moins le réel du peu qu’elle formait de lui.

Des sortes de fraternelles consignes de disparition s’élèvent alors dans l’inédite impartialité du temps qui nous reste : « la mort n’était donc pas que le pays des autres » (p. 81) ; « la mort est ce saut de toi à l’autre. Cet autre que tu seras et qui ne sera pas toi » (p. 56) ; la Puissance véritable – qui tient toutes choses les unes par les autres – émerge enfin, montrant que la souffrance ne servait qu’à la vie, mais que le réel a toujours usage de lui-même après la fin du sens (p. 88, 98, 100) ; enfin : « les absences ont beau se succéder, la maison du possible ne désemplit jamais » (p. 81).

Ce qui disparaît d’abord avec une vie proprement humaine, c’est l’existence se servant d’objets, s’appuyant sur ce qu’elle a su concevoir et produire pour maintenir son monde. C’est cette présence instrumentale, cette teneur objective ou objectale de l’assise humaine, qui tout particulièrement vacille « tout près de la mort ».
C’est une vie qui s’arrimait à ce qu’elle avait rendu réel qui, à présent, « suspend » l’empire de ses « jardins » et ateliers, ou les sent eux-mêmes comme vertigineusement « suspendus », c’est cette vie même qui en eux (une balançoire, une guitare, une pelle d’enfant, une péniche…) saisit, par contraste, son inédite, ultime, et transitoire apesanteur !
La balançoire qui, s’envolant, semblait nous ouvrir le ciel ; et, retombant, fait que l’on ne donne plus que sur soi (p. 65). La guitare, qu’on grattait vivement, mais qui, à présent, ne fait que, mélancoliquement, nous accompagner, parce que c’est un silence dans notre voix, plutôt qu’elle, qui se fait sentir (p. 114).
Une pelle d’enfant qui rappelle combien le temps de creuser le sable immense était alors lui-même immense (p. 122), mais aussi comment, adulte, on a, perdant patience, asséné les coups, abrégé les délais, multiplié les poses et tué les pauses.
C’est encore l’image d’une péniche, longue, noire et « chargée de terre » (portant notre corps) dérivant moteur coupé, vers des berges réservées et des chantiers posthumes (p. 128).
Mais ce n’est pas la seule souveraineté des objets qui s’effondre tout près de la mort, c’est aussi le bien-aimé empire des nuances, car l’impondérable même y change de nature ou de fonction : « le presque rien » se modifie au moment de devenir soi-même presque personne ; et « le je-ne-sais-quoi » s’altère aussi, tout près de la mort, au moment, donc, pour nous de devenir un je-ne-sais-qui !

« Tout près de la mort, la mort n’est qu’un saut plus profond, qu’un plus radical abandon. Qui étions-nous, qu’avions-nous à laisser ? Depuis longtemps, nous l’avons oublié… » (p. 32)

Car tout vient alors se périmer, y compris nos moyens mêmes de nous apercevoir et assurer de cette péremption propre. Comment pouvoir saisir la fin de la conscience ? « Tout près de la mort, tu n’as toujours pas de réponse. Et tu comprends trop tard que la question, c’était toi, et la réponse n’a plus d’objet » (p. 51) ; ou celle de la liberté – de la faculté de croire à l’autrement et désirer le possible – car si, là, « tout est enfin libre de demain » (p. 67), à quoi, sans demain, occuper la liberté ?
Celle aussi de l’espérance (du sentiment que cette vie-ci serait restaurable ailleurs, ou le moyen d’en mériter d’autres), car, écrit fortement Gérard Pfister :

« Tout près de la mort, les dieux ne savent encore quoi faire. Des deux côtés, il y a tant de besoins. Mais depuis tout ce temps qu’ici l’on meurt, il y a plus de monde là-bas » (p. 73)

C’est une merveilleuse idée : les dieux en sauraient si peu sur le bonheur humain (sur le besoin que les humains ont de jouir du Bien) qu’ils hésitent sur leur souhait de le prolonger ! La présence totale se conserve sans doute en ne se donnant qu’une fois.

D’autres remarquables éléments sont ici fournis, comme sur la péremption de l’ipséité (de la présence en première personne), qui est le plus subtil des incidents, car on a beau disparaître, on croit toujours être assez soi-même pour veiller sur son propre départ, et raccompagner chez lui l’étranger qu’on devient : « le guetteur de sa fin » (p. 93) faisant comme si le guet même en lui ne prenait pas fin !
Ou ce grand silence final de la raison même, comme si la péremption de la rationalité (pouvoir expliquer selon la nécessité des causes et justifier selon l’universalité des buts – voilà ce qui avec elle s’abolit) exigeait un futur antérieur négatif (ce qui n’aura pas su ou pu saisir le reste, voilà le dernier centre d’une vie !) Les idées n’auront donc finalement rien compris, les raisonnements rien validé, les mots rien révélé :

« Tout près de la mort, il y a un grand silence comme si les mots n’avaient jamais rien dit, et ce qui serait à dire ne trouvait pas de mots – ou ne devait pas être dit » (p. 28)

Bien sûr, demeure la question la plus profonde (faut-il rester « humain » à proximité de sa mort d’homme ?) c’est-à-dire : doit-on réellement exiger d’un mourant davantage que d’un nouveau-né ? Faut-il un effort de se séparer à l’amiable d’une condition humaine dont notre accès à elle n’avait rien requis ?
Si, du moins, le proche mourir nous laisse latitude et permet encore quelque manœuvre, son advenue comme dernier acte socio-culturel oblige, mais que signifierait et vaudrait une proximité humaine de la mort propre ?
Est-ce avec tolérance, douceur, miséricorde, désintéressement, aménité… (tous ingrédients d’« humanité ») qu’il faut traiter le cadavre que l’on devient ? Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que, dans et pour ce livre, l’approche de la mort n’envisage ni bâcleur suicide, ni rêveuse résurrection, ni même répit (diversion, à-côté ludique) : « ni l’acquisition prématurée du néant, ni l’attente de Quelqu’un d’absolu, ni d’amusants méandres » ne viennent ici entamer une lucide linéarité du destin. « Tout près de la mort », on n’avance pas moins droit de devoir y progresser toujours plus lentement !

Et ce, avec les seuls sentiments authentiques qu’aucune arrivée du rien ne peut contredire : simplicité (p. 32, 86), humilité (p. 81), discrétion (p. 93), gratitude (p. 33), et l’humoristique vaillance d’un clown beau-joueur (qui laisse sourire ce monde qu’il ne fera plus rire), puisque « le destin est absurde, et pas méchant pourtant » (p. 32), car sa fatalité prend seulement acte, sans la toiser ni l’avilir, de la finitude du fini.
N’aggravons pas le simple constat qu’il n’y aurait nulle part où remporter notre périmée part de monde : « il suffit de déposer son lot là-même où son assignation perd sens : tout près de la mort », comme on l’aura fait, au temps d’aimer, tout près du Tout :

« Tout près de la mort, est-ce grave ? Fatal seulement. Le destin est absurde, et pas méchant pourtant. Trop léger pour cela, trop inconstant, comme l’autre petit chasseur avec sa flèche » (p. 32)

 

Marc Wetzel

 

Gérard Pfister, Jardins suspendus, Arfuyen, 144 pages, mai 2026, 15 €