La poésie malgache célèbre son île, son histoire, d’autres espaces également et creuse sa langue avec force et vitalité !
Depuis la renaissance de Seghers à laquelle nous assistons avec bonheur, outre la lumineuse collection « PS », huit petits formats à l’année, reprenant des classiques, il y a également l’édition de poèmes d’Arthur Teboul, ou Clara Ysé mais aussi de Maya Angelou, Garcia Marquez ou Cummings, témoignant d’un éclectisme grand ouvert.
Et voilà une anthologie, ce qui est bien utile pour connaître les divers poètes d’un lieu, ici, celui de Madagascar, une île bercée par la poésie.
Elle est orchestrée par Dominique Ranaivoson, qui propose une grande découverte de la poésie Malgache du XXème s. à nos jours, en langue française. Cette île fait souvent rêver par son exotisme (et tous les fantasmes afférents), qui a attiré bien des aventuriers mais n’est pas très bien connue dans ses particularités, la voix des insulaires trop souvent inaudible. La langue malgache existe fortement, bien sûr, mais la colonisation par la France ayant imposé le français, les rapports entre les partisans des deux langues n’ont pas toujours été tranquilles. Ils sont à présent apaisés et nombre de poètes malgaches écrivent en français. Toutefois il subsiste des différences de tonalité entre les différentes approches, due à l’histoire des langues comme à celle de l’île.
Divisée en plusieurs parties chronologique depuis la fin du XIXème s., l’anthologie propose une bonne trentaine de poètes dont une large part sont contemporains, et pour cette tranche du temps, une jolie part faite aux femmes.
Quelques mots malgaches, expliqués à la fin, égrènent les poèmes, la bibliographie est étoffée, on sent un travail sérieux et passionné.
Le poème qui ouvre le recueil se nomme A une passante ! Si cette passante est bien différente de celle de Baudelaire, elle ressemble bien par contre à Jeanne Duval dans les Bijoux, ou l’ambiance, avec l’Etranger (« qui es-tu… ») entre autres.
Marie-Francis Robinary (1892-1971) écrit en effet :
« Dis-moi ton nom, belle Aphrodite,
Car tu ne viens pas de chez nous,
Dont l’air placide est le mérite :
Car tes yeux pers font des jaloux
…
Un jour, saurai-je dans mon rêve,
Ta race, ton pays, ton nom »
Elle dit dans doute quelque chose d’essentiel de l’identité de l’île, ce qui fait rêver d’elle ailleurs entre désir et jalousie, ce qu’elle est réellement et ce qu’elle ne dévoile peut-être jamais vraiment…
Avec elle et Ratany, Rabearivelo ouvre une première grande période de la poésie malgache.
Rabearivelo (1903-1937) est un poète en forme d’étoile filante, il s’est suicidé à 34 ans, et laisse une œuvre où il dit son extrême douleur de ne pas trouver sa place. Les poètes suivant cette poésie-là prennent en charge l’héritage mais semblent plus apaisés, d’autres qui n’écrivent pas directement à Madagascar mais par exemple à Paris comme Ramarozaka, apportent à leur tour une autre approche de la langue, par le français :
« Piétine mon Cœur
Fille de la forêt-bleue
Piétine
Piétine la fleur-odorante-des-prés
Piétine-la-piétine
Elle n’en exhalera que mieux
Son parfum »
(p 139)
Mais, terre colonisée, Madagascar a donné naissance à la révolte et donc à une poésie clairement militante, qui rejette l’Occident, l’intrusion d’autres coutumes et célèbre l’unité malgache.
Paul Razfimaharo-Abraham célèbre même par un Hommage à Lénine « la nouvelle aurore du Socialisme » ! Et puis la poésie malgache est aussi maintenant tout à fait contemporaine, bilinguisme à nouveau intégré, ouverte à la chanson et aux lectures publiques. Ils commencent à travailler la langue même.
Bref, une vitalité tout à fait enthousiasmante !
« Parcelles en sueur,
des fentes obscures
Parcelles du bonheur
Où s’ébauche l’innommé
Où s’abat l’innommable
… (p 231) écrit Nestor Rabearizafy
Et le plus célèbre d’entre eux, Raharimanana, né en 1967 conclut :
« Et, je.
Je suis encore debout. Des paroles figées dans la décrépitude magnifique. »
Isabelle Baladine Howald
La poésie de Madagascar, anthologie de Dominique Ranaivoson, Seghers, 2025 365 p., 23 €