Et si de peu à peur l’écho infidèle réveillait une locution morte… Le peu dans la peur, un beau livre.

Peu à peur évoque ce que la vie doit à la maladie, à la dépendance, à l’addiction, à la province et à Paris, à la campagne et à la ville, aux morts et aux présents – amis, proches, écrivains (Violette Leduc et Franck Venaille notamment) lus dans une extrême contemporanéité qui ne connaît plus le temps. Grâce à une langue toujours inventive, qui aime à jouer sur la graphie des sons (« en corps » ne signifie-t-il pas aussi encore ? « en faim » enfin ?), qui colle des mots pour en faire des locutions étranges et cependant familières (« la villejolimenttriste », le « pèsemapersonne », « àmoid’homme »), celui qui prend la parole – pour lutter contre l’effacement ?[1] – ici se demande ce que vivre peut bien vouloir dire quand il faut faire avec le « sans » et le « seul ».
À cette question, bien entendu, il n’y a pas de réponse, sinon le chemin même du livre, qui raconte chronologiquement quelques étapes clés d’une existence marquée par le malaise, la culpabilité et le manque. Un des derniers ensembles s’intitule « Boiter » : Benoît Colboc réussit à donner une dignité inédite à ce mouvement du corps souvent considéré avec mépris. Et si boiter n’était pas le geste qui dit combien l’équilibre, toujours précaire, doit justement au déséquilibre ? Avancer malgré les chutes et les écarts, en intégrant l’anomalie, l’excès, l’abus, le dérèglement de tous les sens. Le corps boite certes, mais aussi l’âme, mais aussi la main décrivant cette alliance miraculeuse entre le visible et l’invisible que constitue la vie humaine. Ce verbe propose aussi un art poétique : pour dire ce mouvement claudicant que sont la pensée, la mémoire, et l’affection, il est nécessaire d’inventer une langue qui elle-même intègre l’incohérence et le pas de côté. Se déplacer avec et dans les mots, substantiver un adjectif (« Mon cruel »), entrer dans la syntaxe, pour, aussi bien, la faire aller là où elle ne s’est encore jamais rendue et prendre au piège la « main mauvaise » qui a battu ou tué. Et si on inventait des phrases qui perturbent l’ordre canonique sujet verbe complément ? Et si le vers se mettait lui aussi à « trembler » ? Et si les italiques produisaient un arrêt sur mot comme il existe un arrêt sur image ? Et si de peu à peur l’écho infidèle réveillait une locution morte ?
Il s’agit donc de quitter l’enfance, de s’éloigner de la ferme et du silence, de muer aussi bien que de muter : se faire une nouvelle peau qui prend ses distances avec cette « peau de lait » qui enveloppe, rassure, réconforte, nourrit, mais écœure et étouffe dans le même temps. Du lait à l’alcool, du silence au poème, de la famille à la solitude, Benoît Colboc voyage dans le temps et dans l’espace d’une mémoire intime qui veut rencontrer et entendre l’absence à partir de ces magnifiques et mélancoliques « yeux de pluie ». Et le visage intérieur que le poète dessine, ce visage qui chancelle quand il aime, quand il lit, quand il pleure dans le noir, est une surface suffisamment ouverte pour que chacun d’entre nous y plonge. La peur est dehors et dedans, à l’intérieur et à l’extérieur, elle circule de moi à l’autre et de l’autre à moi. Peur de ses pulsions meurtrières, peur de la maladie qui emporte les autres, peur de cette mort qui traverse nos vies et parfois les stupéfie. Peur minuscule (il y a toujours du peu dans la peur) et grandiose, qui, pourtant, ne fige jamais une langue qui ici ouvre la voie (voix ?) coûte que coûte, et ce vers un présent dont l’alphabet dessine et sublime la fêlure : « Je remercie tous mes morts/tous ceux qui me passent au-dessus de la tête/ceux qui sous terre s’arrêtent et s’entêtent/je remercie tous mes morts qui/là et malgré moi/restent. »
Anne Malaprade
Benoît Colboc, Peu à peur, collection présent (im)parfait, Editions Isabelle Sauvage, 2026, 72p., 16€
Deux extraits :
Fuir le carnet de deuil
le quelconque d’une mort qui n’a pas d’autres contours que sans.
Reprendre la main peu à peur
les morts en terre en tête deux vies déjà une derrière la mienne.
Les journées
à habiter au milieu des ronces des autres de tout mais pas
de moi.
Les yeux de pluie cernent la villejolimenttriste
laissent passer les mots sans parvenir à l’un
sans sera toujours l’autre.
––
la peau défaite de son lait pour la laisser chanceler ailleurs dans
l’impasse que seul écrire parfois trembler permettent d’entrevoir
le bout
ne pas mourir écrire le poème pour tenter de vivre et aller boiter
plus loin
[1]. L’une des sections du livre s’intitule « Celui qui s’efface ».