Vincent Wahl nous permet ici d’entrer dans le livre très singulier de Julien Boutonnier, M.E.R.E Rêverie Auschwitz (parution Dernier Télégramme).
Vies habitées
J’ai abordé la lecture de M.E.R.E Rêverie-Auschwitz avec une grande curiosité. Le livre est sorti fin mars. J’avais approché, déjà, Ma mère est lamentable, et Les os rêvent. Mais comment passe-t-on d’un deuil personnel, à une « rêverie » sur Auschwitz ? (Et qu’est-ce qu’une rêverie ? Une activité mentale d’arrière-plan, à bas bruit, lorsqu’on ne trouve pas les conditions pour vraiment penser ? Un flottement incontrôlé de l’esprit ? Une sorte de ritournelle mentale qui enferme, ou au contraire, à force de variations minimes, crée du nouveau ? Une méditation éveillée, mais, comme un rêve, pourvue d’autonomie ?) Et quid de cette étape par la fiction qu’est Les Os rêvent, reluisant de tous ses cuivres steam-punk (mais aussi, nous plongeant dans le clair-obscur où se manifestent les tentacules textuels du rêve)? J’ai donc lu, j’en ai parlé avec Julien… Mais le livre résiste, garde encore, pour moi, l’essentiel de son mystère. Voici, cependant, ce que je peux en dire à ce stade.
J’ai été captivé par la première partie de M.E.R.E Rêverie-Auschwitz, qui conte l’histoire d’un jeune homme, répondant au doux nom de ·Reitz. On le rencontre d’abord dans le grand silence, la perplexité brutale, l’écarquillement des yeux sur le mur d’en face, qui accompagnent la disparition presque instantanée de sa mère, enlevée vers l’hôpital où elle mourra. On le suivra dans ses errances solitaires, sa sidération, son abjection consentie sinon voulue, sa déréliction, dans l’espèce de trou de cafard où il mène un semblant de vie (je mesure tout le poids du mot « cafards », souvent utilisé par les antisémites meurtriers) jusqu’à ce qu’il rencontre l’histoire de Zalmen Gradowski. Ce membre des Sonderkommando est l’auteur d’un journal enterré avant son propre assassinat et retrouvé miraculeusement après que les nazis eurent été chassés de Birkenau (Zalmen Gradowski, Au cœur de l’enfer Témoignage d’un Sonderkommando d’Auschwitz, 1944, Préface de Pierre-Emmanuel Dauzat, Texto, 2019). ·Reitz va jusqu’à, peu à peu, se transformer, non en une nuit comme l’homme-cafard de Kafka, mais au cours d’un long processus de « lignification », de transformation en bandelettes d’écriture, puis en livre, celui là-même, M.E.R.E Rêverie-Auschwitz, que le lecteur tient dans ses mains.
La narration proprement dite alterne, en courts récits, avec deux types de prises de parole : celles d’un personnage supposé féminin, mi-monstrueux, mi-bienveillant, d’un lyrisme noir, ruisselant (le mot est de Julien), et les poèmes législatifs de .Rêve, dont Julien donne des exemples dans « Rêve fait loi », une présentation de son travail. Ces différents modes convergent autour de l’intuition centrale d’un devenir-livre : celui de Gradowski dans son propre journal, celui du groupe solidaire qui a permis qu’il soit écrit alors que tout était organisé pour l’effacement ultime. Gradowski, au-delà même du témoignage des atrocités, y trouve le moyen de rendre une forme humaine à ces « mers de cadavres nus », que les Sonderkommando découvrent après chaque gazage, et c’est en conservant dans son cœur l’image des morts, en vue de la transmission de cette image même. ·Reitz découvre dans ce témoignage comment élargir son propre deuil à ce deuil orphelin, comment, à son tour, le transmettre, au prix de sa propre métamorphose. Mais en même temps qu’il perd son incarnation humaine, il la retrouve, dans la possibilité de pleurer, de vraies larmes, comme celles qu’avant lui cherchait désespérément Gradowski. A partir de cette expérience du trauma, le sien propre et celui qu’on adopte, Julien plaide pour la vulnérabilité, l’incertitude, le tremblement, clés selon lui de la liberté de créer. D’ailleurs, toute sa poésie, antérieure ou en cours d’écriture, témoigne d’une circulation entre le monde des morts et celui des vivants, comme entre celui du rêve et celui d’une prétendue réalité objective. Et si cette idée d’une vie avec les morts, nous devions l’accepter nous-mêmes pour une pleine réalisation de nos existences ?
Pendant la période de fréquentation assidue du livre de Julien Boutonnier, j’ai réécouté un épisode de l’émission Talmudiques, sur France Culture, dans lequel Nathalie Zajde, à propos de son livre La patiente du jeudi (éditions de L’Antilope) réévoquait la figure légendaire du Dibbouk, ce mort qui refuse sa disparition complète, qui prend possession d’un proche.
Une belle exposition a récemment porté sur ce thème du folklore du judaïsme d’Europe orientale, on peut se reporter à la documentation encore en ligne pour approcher cette notion.
Romain Gary, dans La danse de Gengis Cohn, très marquante farce tragique, relaie la parole d’un juif assassiné, devenu le Dibbouk de son assassin. La mère disparue, puis Zalmen Gradowski sont-ils les Dibbouk de ·Reitz? J’ai posé la question à Julien, qui ne connaissait pas cette notion. Et pourtant, certaines notations du livre restent troublantes à cet égard comme « Ma mère et moi, nous partageons une seule peau ». Au cours de l’émission, Nathalie Zajde était interrogée sur la transmission de la mémoire de la Shoah, lorsque les survivants et la première génération de leurs descendants auront disparu. Selon elle, la mémoire de la Shoah survivra alors sur le mode de la hantise, comme un Dibbouk. Préscience ou non du Dibbouk chez Julien Boutonnier ? Ce n’est sans doute pas la question. Ce que j’entends très fort, chez Julien, c’est l’affirmation que ces crimes innommables, et de même tous les génocides, tous les meurtres de masse, nous mutilent tous et chacun d’un pan de notre humanité, chacun de nous étant habités, à son insu, par ce deuil sans fond. Mais aussi que ce deuil, si nous l’acceptons comme nôtre, peut devenir un chemin de réconciliation avec nous-mêmes, avec une humanité qui, pour paraphraser Les os rêvent (voir la citation qu’en donne Julien Boutonnier dans « Rêve fait loi », op. cité), s’étend à ceux qui ne sont plus, qui ne sont pas encore, qui ne seront jamais… Julien rejoint ainsi Walter Benjamin quand ce dernier appelle à « sauver de l’oubli l’histoire des vaincus, sauver de l’oubli la mémoire des sans-nom. » (Benjamin, Walter. 2003 « Sur le concept d’histoire » In Écrits français, 423-55. Paris : Gallimard, coll. Folio essais.)
La suite de M.E.R.E Rêverie-Auschwitz est faite de calligrammes, relève de la poésie visuelle. Je crois qu’on pourrait la comparer aux ritournelles qu’analysent Deleuze et Guattari dans Mille plateaux. Superposant le traumatisme personnel initial et la découverte de l’histoire de Gradowski, ils donnent un autre type de réponse à cette question : comment le rêve, le poème, travaillent-ils notre deuil personnel pour nous faire adopter le deuil de tous. Mais dès la première partie du livre, déjà, on voit apparaitre des graphies singulières, des lettres inconnues de la plupart d’entre nous. De petits points, vestigiaux, signifient l’origine, tout autant inaccessible qu’ineffaçable, dit Julien (Julien Boutonnier, communication personnelle), l’absence peut-être. Le N joue un rôle important dans l’interprétation du rêve originel, .RêvedeNewYork, par son signifiant oral (la haine) mais aussi par sa morphologie : dans sa diagonale se situe un couloir en pente, une sorte de guichet d’accueil permettant le retour des morts parmi les vivants, réside au bas de son jambage droit. Les lettres et leurs agencements tentaculaires forment le tissu des rêves, ou se confondent avec la lignine, la molécule du bois dont nous sommes faits ou que nous devenons ; leur être matériel, leur structure, leur chaleur, leur illisibilité, leur érotisme même, sont déjà fortement présents dans Les os rêvent, ils sont aussi à l’œuvre dans M.E.R.E.
À ce livre débordant, inépuisable, je retournerai. Le rêve m’y ramènera, m’y ouvrira.
Vincent Wahl, juin 2025
Julien Boutonnier, M.E.R.E Rêverie-Auschwitz, 640 p. Dernier Télégramme, 2025, 27€