Laure Michel, « À la lettre. Représentation et littéralité chez Emmanuel Hocquard et Jean-Marie Gleize », lu par Siegfried Plümper Hüttenbrink (III, 5, notes de lecture)


Grand questionneur de l’acte de lire, Siegfried Plümper Hüttenbrink se penche sur un essai de Laure Michel, A la lettre.  


 

De la littéralité en 3D

 

À la lettre de Laure Michel est un livre d’investigation pour le moins labyrinthique. Il peut s’appréhender à l’instar d’un guide de lecture en vue de cerner la notion de littéralité tel qu’elle s’est propagée depuis les années 70 dans le champ poétique. Prenant acte d’une Conversation datée d’un 8 février 1982 entre Claude Royet-Journoud et Emmanuel Hocquard, et lors de laquelle le terme de littéralité fit son apparition, Laure Michel n’hésite pas à tracer une ligne de partage entre deux formes de littéralité qu’ils auraient eu pour mission de réaliser.

La première forme de littéralité, sous l’étendard de la modernité négative, serait austère, quasi janséniste dans son rejet des images et des fleurs de rhétorique, et tellement lacunaire avec ses blancs qu’elle reste dépourvue de toute visée référentielle. Seul importe le geste d’écrire, en quête d’un corps qui puisse l’incarner à corps perdu. Claude Royet-Journoud, Anne-Marie Albiach, Michel Couturier, Claude Faïn, Roger Giroux … sont les tenants d’une telle littéralité où la scène de l’écrit se lit en filigrane, au revers des pages, d’entre les blancs.

La seconde forme de littéralité – inaugurée par Emmanuel Hocquard, Olivier Cadiot, et Pierre Alferi autour de la Revue de littérature générale qui dut leur servir de rampe de lancement – fait preuve d’un esprit ludique, iconoclaste, s’adonnant à toutes sortes d’expérimentations langagières que nous livrent des collages-montages d’énoncés flottants, décontextualisés et à géométrie variable. À eux trois, ils s’accordent pour désacraliser à tout jamais la poésie, en menant un travail de sape, éminemment démystificateur, et au cours duquel l’on s’astreint tel un scripteur à recopier des vocables et dupliquer des images.

Au fur et à mesure de son investigation, Laure Michel semble toutefois ignorer que ces deux formes de littéralité co-existent conjointement chez Emmanuel Hocquard & Claude Royet-Journoud. Chacun ne mène-t-il pas sur sa propre fréquence une enquête langagière et à l’issue de laquelle le poème se livre sous les auspices d’un document factographique (au sens où l’entendait Reznikoff) reliant des dires à des faits, ce qui est dit à ce qui est vu, et en recourant si nécessaire au performatif que serait un Dire-Voir ou au constat d’un Ouïe-Dire.

Est-ce d’adopter une posture de scripteur ? Toujours est-il qu’E.H. & C.R.-J., outre d’agir en objectivistes (affiliés en esprit avec la poésie transatlantique dont ils ont édité deux anthologies) s’avèrent aussi des nominalistes. Ils ont « un sens aigu de la force nominale » dont Anne-Marie Albiach fait état, et ne serait-ce que pour clarifier, élucider, livrer des éclaircissements, mais « sans présupposer aucune connaissance, sinon celle de la simple signification des mots », comme nous y invite Baruch Spinoza au fronton de son Éthique. Il leur suffit de nommer, donner un nom, livrer un mot qui sera de passe, ou citer un énoncé à comparaître et qui soit doué d’ubiquité, on ne sait au juste qui l’énonce et encore moins à qui il s’adresse. « Il n’explique rien et rien ne l’explique »(E.H.). Dire anonyme, ayant une portée collective, mais qui reste sans destinataire. Quelque ouïe-dire ou dire-voir et qui resterait à faire suivre…, comme en témoigne l’énoncé qui dit que « table était le mot » (C.R.-J.) et qui s’avère un palindrome à lire dans les deux sens. Et sans doute est-ce avec la clairvoyance d’un nominaliste que C.R.-J. s’est tacitement entendu avec E.H. pour remplacer l’image par le mot « image », le recopiant en vue de le dupliquer, et pour finir par le citer à comparaître par voie citationnelle. À l’issue de quoi, on aura tout lieu de s’interroger sur les multiples rôles dont on crédite les mots.

Selon Laure Michel, une troisième forme de littéralité serait envisageable en compagnie d’Emmanuel Hocquard lorsqu’il commence dès son livre Théorie des tables à s’engager dans un travail d’investigation langagière de plus en plus expérimentale et au cours duquel il rencontrera cette attestation d’existence verbale qu’est la tautologie, et qui peut du reste se lire à l’instar d’un palindrome, tout aussi bien à l’envers qu’à l’endroit. Comme si le corps même de la langue était doué de réversibilité et apte par là même à se réfléchir en miroir et se faire en quelque sorte écho. Ainsi en va-t-il de ce constat nominatif qui vous fait dire que « Vivianne est Vivianne » (E.H.), alors que cela va sans dire. Outre d’être une mise en présence nominale, un tel constat, d’être l’évidence même, n’a strictement rien à nous signifier. Il témoigne seulement de la nature foncièrement citationnelle, et en partie tautologique, de tout langage dès qu’on l’appréhende littéralement, en recourant au processus duplicatif d’un collage-montage comme le fit d’ores et déjà Michel Leiris en 1925 avec son premier livre intitulé Simulacre et pour l’écriture duquel il dut inventer un procédé d’inspiration kabbalistique combinant une suite de mots de passe pris au hasard pour en soutirer des phrases. Il ne s’agit nullement d’écriture automatique, mais d’un exercice tentant de prendre prioritairement le parti des mots qu’il s’agit d’animer, de physionomiser, voire de personnifier par écrit, comme en atteste un de ses livres intitulé Glossaire.

Il y aurait sans doute un exercice de lecture susceptible d’accéder à cette troisième forme de littéralité au filtre de laquelle tout porte à croire que la langue se met à parler d’elle-même. Imaginez que tout en lisant, vous ayez soudain une sorte de black-out au point d’égarer momentanément le titre du livre que vous êtes en train de lire, tout comme le nom et jusqu’au visage de son auteur. Parvenu à ce stade de non-retour, il ne vous restera plus qu’à prendre connaissance d’un anonyme échantillon de matière verbale, à moins de rompre le sortilège en vous lançant in extremis dans un blind-test pour parvenir à reprendre connaissance du titre et de l’auteur du livre que vous tenez entre vos mains. À vrai dire, un tel livre existe, fait intégralement de citations, et dont les références sont à trouver en fin de volume. Son éditeur : Éric Pesty. Son titre : Autoportrait en lecteur. Son auteur : Marcel Cohen. Sa lecture n’irait pas sans un étrange malaise, du sans doute au fait que l’on se retrouve être un lecteur dans le dos d’un autre lecteur. Quant à l’expérience d’un black-out en cours de lecture, on ne saurait que trop la recommander de ce qu’elle vous met en contact direct avec le réel qu’est la langue. Il vous suffit d’ouvrir au hasard un livre sans avoir à vous enquérir de son titre et de son auteur. Un livre que vous aurez à lire sous le sceau de l’anonymat avec le sigle des trois *** tel qu’on en usait du temps du Marquis de Sade. À lire ainsi, à l’aveuglette, en exfiltrant titre et auteur, n’est-ce pas le corps même de la langue qui sera susceptible de faire son apparition, tel quel, à nu, et au sortir d’un bain révélateur qui la fera parler sans avoir à recourir à un être parlant, et se réfléchir ainsi en miroir ? Novalis, dans un fragment intitulé Monologue, avait déjà pressenti la sorte de vie que mène toute langue, et qui la fait ainsi parler et s’auto-générer citativement, en prêtant vie et voix au moindre mot. Tout se passant comme si les mots, toujours transmis de bouche à oreille et en transit permanent via une sorte de logiciel interne à toute langue, étaient doués de souvenance rien que par leur revenance. À survivre ainsi par voie citative, ils savent d’instinct se rappeler à nous au gré des liaisons que nous entretenons avec eux. Michel Leiris ira jusqu’à dire qu’il doit se former de très bonne heure pour tout individu « certaines constellations de mots dont toute sa vie mentale sera, par la suite, influencée ». Une sorte d’astrologie scripturale avec des mots-clefs en guise de planètes resterait donc à inventer.

Siegfried Plümper Hüttenbrink

Laure Michel, À la lettre. Représentation et littéralité chez Emmanuel Hocquard et Jean-Marie Gleize, Éditions Sorbonne Université, 2024, 399 pages, 22€
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