Alexandre Gouttard, entretien avec Grégory Rateau (III, 5, entretiens)


Grégory Rateau interroge Alexandre Gouttard autour de son deuxième livre, Dommage, récemment récompensé par un tout nouveau prix, ‘Nouvelle Donne’.



Grégory Rateau interroge ici Alexandre Gouttard autour de son deuxième livre, Dommage (La Crypte) qui a été récemment récompensé par le Grand Prix francophone Nouvelle Donne (un nouveau Prix initié en 2025 par le Printemps des poètes pour les poètes âgés de moins de 45 ans et ayant publié moins de 4 ouvrages). A noter que le prix est dirigé par Linda Maria Baros, la nouvelle Directrice artistique du Printemps des Poètes.



GR : Dommage, votre second recueil, vient de remporter le Grand Prix francophone de la poésie, décerné pour la première fois par Le Printemps des Poètes. Que représente cette récompense pour vous ? Un encouragement ? Une invitation à prolonger la lutte sur le terrain des mots ?

AG : Dommage est un livre bordélique et borderline. C’est un livre-limite, qui va chercher l’émotion dans l’obscur ; ou qui, dans la lumière – car il y en a –, exhibe le sentiment avec une absence de pudeur qui peut déranger. J’y pousse des cris, de joie parfois, mais le plus souvent de rancœur : rancœur contre les humiliations du monde, les injustices de l’existence, les souffrances absurdes, les trahisons… En bref, c’est un livre qui laisse une large place aux affects négatifs. Avec ce prix, je suis heureux de voir qu’une écriture chargée de douleur puisse encore être valorisée et encouragée, à une époque où, il me semble, un nouvel esprit commercial récemment apparu exige de la poésie qu’elle fasse d’abord – et avant tout – du bien. Certains lecteurs trouveront que Dommage est un livre romantique, d’un romantisme suranné peut-être même. J’assume en tout cas l’héritage baudelairien. Ce prix Nouvelle Donne est aussi, un peu – un peu, car accorder trop de valeur à un prix doit être une aberration pour un poète – la preuve de la modernité avec laquelle j’ai assumé cet héritage.


GR : Il est question de langue dans ce recueil : vous la tordez, la malmenez. Tour à tour familière et travaillée, votre écriture est un voyage introspectif, explorant la figure de votre double dans un mélange joyeux de formes. Comment est né ce recueil ? Sa structure était-elle déterminée dès le départ ?

AG : Dans mon premier livre, Moi moi moi et les petits oiseaux, j’ai beaucoup bridé mon écriture : dès qu’une phrase était trop forte, je me débrouillais pour l’adoucir, la calmer ; en bref, je me retenais. Par peur de la fausse note, sans doute. Par peur du ridicule aussi, sûrement. Mais cela m’a finalement tellement frustré que j’ai voulu faire l’exact contraire dans mon deuxième livre, Dommage. J’y ai déployé une écriture impulsive, jouissive et très hybride. On y trouve beaucoup de formes et de dispositifs. Cependant, je pense que je ne malmène pas la langue tant que cela : juste ce qu’il faut pour qu’elle sonne juste. Mes vers sont souvent des phrases coupées, car cela me permet d’innover dans la construction des images, et surtout d’explorer nos névroses. Le poème va souvent naître de cela : une névrose, un trouble affectif. C’est vraiment un livre cathartique ! Quant à Alejandra et Alejandro – mes doubles – c’était aussi pour moi une façon de figurer l’instabilité du sujet propre au trouble borderline. C’est une clef de lecture possible, en tout cas.


GR : Je connais votre passion pour Cédric Demangeot (que je partage également). Qu’est-ce qui vous plaît dans sa poésie ?

AG : Je vous remercie. Il faut parler de Demangeot, car sa poésie, « enfantine, politique et mortelle », est l’une des plus essentielles de notre époque. Une vraie parole de vie. Je cite approximativement : « Voici le poème tel qu’encore peut-être on le peut, dans un monde prêt à être jeté aux ordures demain matin. » Demangeot avait une conscience très forte de l’état du monde, et avait pris cela en compte très sérieusement dans son écriture.


GR : J’en profite pour vous demander : quelle a été l’origine de votre vocation ?

AG : Une saison en enfer, de Rimbaud, autour de quinze ans. C’est là que j’ai commencé à écrire. Mais ce n’était pas encore une vocation. C’est à l’âge de vingt ans, à cause d’une dépression, que je me suis mis à écrire tous les jours et avec passion. J’avais le sentiment que la poésie me sauvait la vie.


GR : Le Printemps des Poètes avait pour thème en 2025 : « La poésie volcanique ». Malgré votre autodérision, votre humour au détour de certains vers, je sens bien que vous êtes en quête d’un absolu. Que peut encore la poésie, selon vous ?

AG : L’absolu, c’est humblement la justesse. Lorsque les mots sont rendus vivants aux vivants. Lorsqu’il y a parole de vérité. Justesse, vérité, vie : tous ces mots renvoient à la même réalité, lorsqu’un poème est réussi. C’est un travail politique aussi. Je ne dis cependant pas, comme beaucoup aujourd’hui, que la politique est l’essentiel. Mais il est vrai que, pour moi, un livre de poésie qui se positionnerait hors du politique ne pourrait jamais atteindre la justesse, la vérité et la vie. Être en quête d’absolu, cela veut simplement dire : faire le meilleur livre dont on soit capable, avec l’espoir que cela redonne un peu de dignité à la vie humaine.


GR : On déplore souvent le peu de visibilité de la poésie contemporaine, malgré quelques auteurs « stars » qui font d’énormes ventes en multipliant les interventions sur les différentes scènes médiatiques. Ne pensez-vous pas que la poésie qui sourd des tripes se doit de rester dans la marge ?

AG :On dit qu’il existe des pays où la poésie contemporaine fait partie de la vie des gens – je ne sais pas si cela est vrai ; mais je veux le croire. Cela est possible. Pourtant, la poésie, en tant que parole de vérité, est nécessairement différente des discours médiatiques qui réduisent la vie des individus à des généralités souvent caricaturales. Ce n’est pas le poème qui est maudit – jamais –, c’est la parole mondaine : tout ce bruit. À cause de cette différence, la poésie est sans doute condamnée à être en marge, oui, par rapport au centre médiatique. Même si la poésie a intégré la pop-culture pour certains médias, même si cette marge est moins marginalisée aujourd’hui – et c’est tant mieux –, cela reste une marge. En revanche, s’il est vrai qu’il existe des pays où la poésie fait partie de la vie des gens, il est sans doute imaginable que la poésie puisse être relativement absente des grands médias, mais présente dans la vie. Il faut imaginer d’autres possibilités de présence.


GR : Un secret d’écriture à livrer à nos lecteurs ?

AG : Le poème peut tout accueillir, peut tout dire.


GR : Je crois savoir que la fraternité entre poètes est importante pour vous. Il a toujours existé des chapelles, mais vous semblez croire en une communauté d’âmes ?

AG : J’ai des amis, de très chers amis. Mais une communauté d’âmes ? J’ai trop lu René Girard et Bourdieu pour parler ainsi. En revanche, je n’oublie jamais qu’être poète, c’est dur : c’est beaucoup de temps à travailler, beaucoup, pour pratiquement rien du point de vue matériel – et même symbolique –, c’est ingrat. Je trouve donc qu’il y a quelque chose d’héroïque chez tous les poètes, et, malgré les chapelles comme vous dites, en effet, cela nous relie.



Deux poèmes extraits de Dommage :

1

♪Ora et laborora, Alejandro,

            Voici ta forêt ta montagne et ta mer
                                   Voici ton père ta mère
                                   Tu seras fils de père et de mère,
                        Et voici ta maison
                                   Et voici ta guerre
                                               Et voici ton sexe

             Ora et laborora, Alejandro,        

            Ta peau aura la couleur de ta guitare Alejandro
                        Tu sentiras un peu plus fort que les autres Alejandro
                                   Et tu devras choisir entre ton père et ta mère Alejandro
                        Et l’on te mettra des petites tapes sur le cul Alejandro
Et toi qu’on a dit fait pour la lumière
Alejandro
La lumière te blessera les yeux
Et les matins seront durs toujours, durs, durs pour toi
Alejandro
            Et pourtant tu n’oublieras pas
            Jamais !

Ora et laborora .♪



2

  En vérité, non,
Nous ne sommes pas de ces gens qu’un livre peut sauver
            Et ça c’est la fierté
Nous avons perdu le droit de prendre au sérieux notre mort un peu.
                        C’est vrai.
Mais attention, que tout cela n’empêche pas la grande cérémonie
De remise des prix.
Et mention spéciale aux amis de la nuit, à la pitié des filles de l’hiver,
                  Tout ça disparait dans un rayon de clarté spirituelle
                                                      Quand s’éteint le dernier lampadaire
Après qu’on revient d’un petit coin, les chaussures mouillées, bon dieu,
       Pour avoir tenté, en vain, de faire au plus vite.
Dieu ! bordel de merde ! Pardonne nous putain !