Julie Matlosz, « L’avion rose », lu par Murielle Compère-Demarcy, (13, III, notes de lecture)


Lecture incisive d’un triptyque où absurdité, répétition et satire dévoilent la marchandisation du vivant, l’échec intime et la déshumanisation contemporaine.


 

 

Le texte de L’avion rose frappe d’abord par sa simplicité volontaire. Phrases courtes, répétitions, logique presque enfantine : tout semble raconté avec naïveté. Pourtant, derrière cette apparente innocence, le texte déploie une satire extrêmement violente du monde contemporain.

Le point de départ est absurde : un avion rose, œuvre d’art unique, s’abîme dans l’océan avec ses passagers. Mais très vite, le récit cesse d’être celui d’une catastrophe humaine. Les morts deviennent secondaires ; la véritable obsession du narrateur est l’avion lui-même, son image, sa valeur symbolique et surtout le profit qu’il peut encore générer après sa disparition. La récurrence du terme « bénéfices » dans la bouche du créateur de l’avion rose l’atteste.

Le génie du texte tient dans cette voix narrative parfaitement décalée. Le narrateur parle comme un entrepreneur, un communicant, un fondateur de start-up ou un marchand d’art incapable de distinguer le deuil, le commerce et la célébrité. Il est à la fois la célèbre vedette de l’invention de l’avion rose, victime de n’être pas assez rémunéré à la hauteur de sa création unique et sublime, et celui qui proclame être « le seul » en deuil à la suite du crash de son avion. Mégalomane, il transforme à chaque étape la tragédie en opportunité économique : film hollywoodien, produits dérivés, objets promotionnels, puis véritable industrie de la mort avec la société « Plonge en avion rose », où des clients fortunés paient pour mourir en reproduisant le crash devenu mythique.

L’humour naît précisément de ce décalage. Plus les situations deviennent atroces, plus le narrateur reste calme, rationnel et satisfait de lui-même. Son obsession répétitive — « c’est moi qui suis en deuil » — devient progressivement grotesque. Il s’approprie les morts comme une propriété privée, jusqu’à breveter « l’avion rose » lui-même. Le texte montre ainsi comment le capitalisme contemporain peut absorber jusqu’à la catastrophe, le deuil et la mémoire collective pour les transformer en marques, en récits rentables ou en expériences commerciales.

Mais le texte dépasse largement la simple satire sociale. À mesure qu’il avance, il bascule dans un surréalisme de plus en plus noir. Les « gonflés de l’océan » suspendus à des cordes à linge, puis emportés dans le ciel comme des corps plats flottants, composent des images à la fois grotesques, macabres et étrangement poétiques. Le rire devient alors inconfortable : on rit de situations monstrueuses racontées avec une logique impeccable.

On pense parfois à l’univers de Samuel Beckett pour la répétition obsessionnelle, à Boris Vian pour le surréalisme absurde, ou encore à certaines dystopies contemporaines où le langage économique finit par contaminer entièrement le réel.

Car le texte repose sur une idée essentielle : à force de transformer toute chose en spectacle et en marchandise, même l’unique finit par devenir industriel. À la fin, l’océan est rempli d’avions roses identiques. Le narrateur lui-même ne parvient plus à reconnaître « son » avion parmi tous les autres. Ce qui devait être exceptionnel a été reproduit jusqu’à perdre toute singularité.

Et c’est peut-être là le cœur secret du texte : une méditation absurde sur la disparition de l’unique dans un monde dominé par la rentabilité, la reproduction et le spectacle.

Sous son humour froid et son apparente folie, L’avion rose de Julie Matlosz apparaît finalement comme une fable contemporaine d’une grande noirceur, où le capitalisme émotionnel finit par dévorer jusqu’au réel, jusqu’aux morts, jusqu’au ciel lui-même.

Les deux textes qui précèdent ce récit, Une main dans un jardin et L’enfant raté participent de ce même état d’esprit décalé, et entretiennent entre eux un lien certain.

Même si la satire sociale est moins visible dans Une main dans un jardin, elle est cependant présente, mais sous une forme plus abstraite, plus existentielle et presque mathématique. Ce texte fonctionne comme une fable de prolifération infinie. Le procédé est fascinant et la mécanique qu’il reproduit devient peu à peu autonome, inhumaine, incontrôlable. Nous retrouvons exactement la même logique que dans l’avion rose ; quelque chose d’unique apparaît, est reproduit, puis industrialisé, ensuite marchandisé, puis absorbé dans une logique de croissance sans fin.
Au début, les mains ont encore quelque chose d’organique, presque magique ou surréaliste.

Cette nuit j’ai coupé mes doigts
Je les ai plantés dans le jardin
Je les ai arrosés


Mais très vite, le texte glisse vers le rendement, la sélection, l’optimisation, le remplacement technologique, la logique du profit :

J’ai acheté un doigt robotisé.

Cette phrase est capitale. À partir de là, le corps lui-même entre dans le circuit productif. Le narrateur améliore son propre organisme comme une entreprise modernise ses outils de production. Le plus troublant vient de ce qu’il n’y a jamais de question morale. Le texte avance par nécessité mécanique. Comme dans L’avion rose, le narrateur ne réfléchit jamais au sens de ce qu’il fait. Il exécute des tâches, applique simplement une logique jusqu’au bout. La répétition n’est pas ici un défaut du texte, elle EST le sujet du texte. L’effet sur le lecteur est l’emballement, l’accumulation, l’inflation, la perte de contrôle. Les chiffres deviennent presque absurdes, comme une croissance économique devenue folle. N’est-ce pas là une critique implicite du capitalisme contemporain ? Le texte touche aussi à quelque chose de plus archaïque et plus poétique : la peur que toute croissance finisse par devenir monstrueuse. On pourrait voir dans Une main dans un jardin une parabole biologique, une cellule cancéreuse, une réflexion sur la reproduction, ou même une métaphore de la création artistique. Chaque doigt produit d’autres doigts comme chaque idée produit d’autres idées. Mais la création finit par envahir totalement le réel.

La performance de ces textes provient de ce qu’ils ne fonctionnent pas comme des poèmes à interpréter symboliquement de manière fixe. Ils ressemblent davantage à des machines absurdes qui fabriquent du sens sans jamais le verrouiller.

Le lien avec le surréalisme est réel, tout en précisant qu’il ne s’agit pas du « surréalisme classique ». Chez André Breton ou Robert Desnos, l’absurde ouvre souvent vers le rêve ou l’inconscient. Ici, l’absurde est beaucoup plus administratif, économique, algorithmique, presque. Cette dimension confère aux textes de Julie Matlosz un caractère contemporain indubitable : ceux-ci racontent des cauchemars avec la logique froide d’un tableur Excel.

Une main dans un jardin met en scène une logique de prolifération infinie où le corps devient à la fois matière première, outil de production et marchandise. À travers la répétition obsessionnelle des gestes, des chiffres et des opérations, le texte transforme peu à peu le narrateur en simple prolongement de sa propre main, devenue machine autonome de performance et de perfection. Le passage du « je » à « ma main » marque une déshumanisation progressive : ce n’est plus l’humain qui agit, mais l’organe productif lui-même. Derrière son absurdité presque comique, le texte apparaît comme une fable contemporaine sur l’obsession de rendement, la mécanisation du vivant et la perte de contrôle face à une logique de croissance infinie.
L’enfant raté, lui, repose sur un procédé de répétition et de variation progressive proche de la litanie ou de l’anaphore évolutive : les mêmes phrases reviennent, déclinées sur les jours d’une semaine :
Lundi
L’enfant rêve.
L’enfant imagine.
L’enfant dessine.
L’enfant dessine son imagination.
Le dessin est raté
.

Mardi
L’enfant rêve .
L’enfant imagine.
L’enfant dessine.
L’enfant dessine son imagination.
Le dessin est raté.


Mais elles se déforment peu à peu jusqu’à entraîner une destruction psychique puis physique de l’enfant.

Samedi
L’enfant rêve.
L’enfant imagine.
L’enfant dessine.
L’enfant dessine son imagination.
Le dessin est nul.
L’enfant est nul.

Le texte montre comment l’échec esthétique finit par contaminer l’identité entière : le dessin devient nul, puis l’enfant lui-même devient nul et finalement « raté ».


Comme dans L’avion rose, une logique simple est poussée jusqu’à une conséquence absurde et tragique, dans une langue froide et mécanique qui transforme une souffrance intime en processus implacable.


Les deux textes interrogent ainsi la violence des exigences de perfection, de réussite ou de performance, jusqu’à faire disparaître l’humain derrière l’échec, l’image ou le rendement.


Derrière leur apparente simplicité ou leur absurdité répétitive, les textes de Julie Matlosz construisent un véritable univers cohérent autour de la performance, de l’échec, de la reproduction et de la disparition progressive de l’humain.

Comme une mise en abyme du texte lui-même s’opère dans ce recueil, devenant une performance d’endurance, de répétition et de saturation pour le lecteur comme pour celui qui le lit à voix haute, la fatigue faisant partie de l’expérience.


Ces trois textes qui composent L’avion rose forment une sorte de triptyque : L’enfant raté évoque l’échec intérieur et intime ; Une main dans un jardin, la prolifération productive et mécanique ; L’avion rose, la marchandisation spectaculaire du désastre.
Trois formes différentes d’un même emballement contemporain.
 
À lire comme une pièce justificative et à conviction que la littérature peut être roborative et salutaire.

Murielle Compère-Demarcy