Cette belle édition monumentale révèle enfin l’ampleur lyrique, surréaliste et bouleversante de Pierre Peuchmaurd, poète majeur longtemps demeuré injustement méconnu.

Bien des lecteurs seront surpris par cette publication intégrale et posthume des poèmes de Pierre Peuchmaurd (1948-2009). Ils le seront parce qu’ils n’auront pas jusqu’à maintenant vu apparaître cette œuvre dans son ampleur et sa profondeur, et que le volume édité par Pierre Mainard va enfin révéler. Pensez donc : pour un poète aussi méconnu, un volume de 1040 pages courant sur 40 ans d’écriture, magnifiquement imprimé, sous étui, relié dans une forte couverture toilée, doté d’un appareil de notes admirablement conçu, d’une bibliographie exhaustive, d’un index qui permet de se reporter à chacun des poèmes donnés dans leur ordre chronologique d’écriture (et signalant opportunément les inédits), d’une préface de Jean-Yves Bériou nette et catégorique (au sens où sans ambages elle remet cette œuvre à sa place, la plus haute), le travail des éditeurs est ici impeccable. Pour leur excuse, à ces lecteurs non avertis et chanceux d’avoir encore à découvrir cette œuvre, on doit concéder que le poète Pierre Peuchmaurd se sera tenu en marge d’un milieu littéraire sinon honni, du moins délaissé. C’est aussi que cette poésie s’est volontairement faite à l’écart des courants poétiques contemporains et de leurs questionnements théoriques, qu’elle nous vient d’autres horizons, d’autant plus larges qu’ils sont détachés des modes en cours.
Car la poésie de Peuchmaurd est d’essence lyrique, d’un « lyrisme radical » ainsi que le dit la préface de Bériou. On y trouve toutes les qualités et les valeurs requises de la part d’un lyrique, et d’autres encore : révolte intacte au fil des ans, mélancolie définitive, exaltation amoureuse, onirisme vécu à même la sensation, chant du monde tour à tour sombre et lumineux, humour ravageur, primauté du désir brandi contre le peu de réalité, qualité de l’observation, justesse de l’image, goût du merveilleux, propension à l’émerveillement qui ne se sépare point d’une symétrique disposition au refus devant l’état désespérant des choses, consentement néanmoins à ce qui est par une sorte d’accord principiel avec la supériorité du réel, avec la surréalité, au sens le plus simple et le plus direct.
Il faut bien en effet dire un mot, un seul, du parcours du poète : Peuchmaurd vient du surréalisme, l’ayant connu et approché de près dans sa forme historique, il en vient et il y reste. Et il le continue à sa manière qui n’est qu’à lui, non un surréalisme dogmatique donc, on s’en doute, mais un surréalisme renouvelé, sorti de ses académismes, fécond et fécondé par sa personnalité propre. Surréalisme renouvelé non pas tant sur un plan formel (rien de formaliste ni d’expérimental chez lui), mais parce que le poète a su réactiver et rejouer singulièrement nombre de ses thèmes de prédilection, l’amour et le merveilleux, par exemple, mais également il l’a fait en explorant à sa façon, dans certains livres plus spécifiquement centrés sur une thématique, quelques-uns des champs d’intérêt du surréalisme : le Moyen-âge, le catharisme, entre autres. Plus généralement, Peuchmaurd conserve et maintient du surréalisme ce qui en est l’axe moral : la prééminence de l’imagination comme source de connaissance et de rehaussement du réel tout à la fois.
Mais sa poésie ouvre sur un paysage imaginaire qui lui est propre, où la nature, les bêtes, la beauté féminine ont la plus grande part, et la part la plus accaparante, précisément. Car justement ce qui est le plus émouvant et fort dans cette poésie, c’est de voir combien ce poète est traversé par des visions, son écriture traversée par des images, son état mental traversé par des émois. Peuchmaurd ne cherche pas, il trouve. Ou mieux, il reçoit. Il reçoit comme on prend des coups. Ce poète n’a pas de quête, n’est pas en quête d’autre chose que ce qui est là, il n’a surtout pas lui-même en ligne de mire : il est réceptacle, tout entier vibrant réceptacle. Il donne l’impression d’être assailli par la beauté du monde, par ses états successifs et excessifs, ce monde auquel il fait face en se faisant perméable à lui. Il est le réceptacle de la vie, dans sa profusion crue et sa cruauté, dans sa royauté et sa sauvagerie, dans sa nudité terrible et consentie. Car la beauté chez lui est immédiate et violente, elle n’est pas recouverte – par du langage, de la rhétorique ajoutée – mais elle se découvre d’elle-même, elle s’offre, elle cogne (non à la vitre, mais dans le sang qui bat), elle emporte loin de soi. Nul pathos donc dans ce lyrisme échevelé (car néanmoins tenu d’une main sûre et puissante), ni même de psychologie ou d’embarras existentiel : le monde vient comme il vient, tel qu’il arrive sur nous sans qu’on n’y puisse rien, brutal et soyeux, tel qu’il vient dans le ça vient irrépressible et hasardeux de ce qui est. Le monde arrive brusquement, nous traverse et il va (et la poésie de Peuchmaurd du même mouvement) comme de surprises en surprises, il va d’effrois en illuminations, il va vers sa fin incompréhensible et poignante. D’où la profonde mélancolie de cette poésie qui tient à cette acceptation effarée et heureuse de tout, de la fin de tout aussi bien, puisque la fin de tout en fait partie, la mort étant l’une de ses dimensions vivantes et vécues, vécue à hauteur des choses et des êtres, pas en deçà.
Mais il faudrait presque ne pas commenter cette œuvre tant elle se suffit à elle même et se donne dans son aisance naturelle – et, par cette édition, dans son intégralité et son intégrité – dans son immédiateté, avec sa facilité d’accès (grâce à cette publication, mais aussi intrinsèquement) ; il faut la lire et la recevoir comme elle-même reçoit le monde qui la traverse : dans toutes ses variations d’intensité, plutôt hautes et ascendantes quand même, cette poésie fuyant résolument le banal, sinon pourquoi – pour quoi – écrire ? Le volume de cette Œuvre poétique complète en est la plus belle occasion qui soit.
Laurent Albarracin
Pierre Peuchmaurd, Œuvre poétique complète, édition établie par Anne-Marie Beeckman, préface de Jean-Yves Bériou, éditionsPierre Mainard, 2026, 44 €