Joël Bastard, « Les Couvertures contemporaines », suivi de « Le Principe souterrain », lu par Béatrice Bonhomme [Les notes de lecture]


Béatrice Bonhomme explore cet ouvrage qu’elle voit comme un art poétique, ainsi qu’une méditation sur les principes de la création.


 

Joël Bastard, né en 1955 à Versailles, passe durant son enfance ses vacances en Corse à laquelle il reste très attaché. Il s’adonne à l’écriture dès l’adolescence, ne s’y consacre pleinement qu’à partir de l’an 2000, après avoir occupé divers métiers, tels que facteur ou peintre en bâtiment… Son activité artistique inclut la participation à des lectures publiques, ainsi que l’animation d’ateliers de création littéraire (poésie et théâtre). Poète, romancier et auteur dramatique, il emploie également sa créativité à concevoir des livres en collaboration avec des artistes. Il obtient le Grand Prix de la Maison de Poésie, Fondation Emile Blémont pour son livre Les couvertures contemporaines, suivi de Le principe souterrain, paru aux éditions Gallimard.

 

J’espère, ne pas, par « la farine des commentaires », tuer « l’oiseau foudroyé » du poème (p. 32). Les couvertures contemporaines trouvent leurs vraies racines dans Le principe souterrain. Le titre, quelque peu ironique, affirme en réalité que tous les poètes aimés par le poète sont contemporains car ils ont construit de façon intemporelle beaucoup d’humanité et de beauté. Joël Bastard, autre petit poucet rêveur, égrène dans sa course des rimes et des « cailloux blancs » (p. 26). Il fait ainsi entrer l’imaginaire du conte et du mythe dans son texte. Il s’agit en effet de laisser des traces et construire le poème de façon cérémonielle mais aussi besogneuse parfois – le poète étant également ce travailleur acharné de la langue, « celui qui ram[e] dans la prosodie du soir » (p. 25). Il s’agit de poursuivre l’écriture du poème malgré la précarité, la finitude, la fragilité toujours en butte à une possible destruction : « L’encre continue sa saignée rituelle » (p. 14).

 

L’ouvrage de Joël Bastard constitue un art poétique, une méditation sur le processus de création, son ancrage, son enracinement dans la profondeur et son pouvoir d’innovation qui fait qu’à chaque nouveau livre le poète casse volontairement sa façon d’écrire car voici son conseil : « Méfie-toi de ta chanson ! » (p. 19), « alors le poème prend le chemin des bords pour disparaître dans l’inconcevable » (p. 19). Ces deux recueils rassemblés montrent ce que le livre fait au poème, le dessus et le dessous, les strates de la mémoire et du présent, tous les étages du ressenti. L’espace du poème est fait de strates, de stratifications mémorielles par écho, homonymie, rimes internes qui agrandissent le poème de l’intérieur. Il faut aller en profondeur car le plus souvent, en surface, on écoute peu l’autre, le soleil, l’arbre. Est-ce qu’on le réalise vraiment si l’on ne cherche pas, sans cesse, à approfondir ?

 

La poésie est mémoire textuelle, circulation de fragments de textes dans la mémoire discursive. L’entreprise poétique contemporaine est adossée à une bibliothèque de travail. On n’écrit jamais seul, mais niché dans une mémoire généralisée, mur de textes légendés où la création s’engendre d’une lecture et d’une réécriture de textes antérieurs. La poésie est traversée et « redéfinition de la tradition », héritage et recréation, mémoire et circulation qui affluent vers l’avenir. Le livre de Joël Bastard montre comment faire du neuf sans détruire les filiations, repenser et relire le passé autrement, avancer des propositions syntaxiques ou prosodiques originales, croiser modernité et tradition, ouvrir des voies nouvelles tout en tenant compte d’un héritage retraversé, élagué, circulant dans notre contemporain.

 

La conception de Joël Bastard semble répondre à une exigence vitale car « la traversée de ma vie, c’est le poème ». Il ne vit qu’en écrivant. Le poème en prose constitue un concentré en même temps qu’une « devanture » de ce que la littérature fait, des compétences qu’elle met en œuvre, des opérations de reconnaissance et de méconnaissance auxquelles elle soumet la singularité des œuvres. La définition du genre du poème en prose comme retraitement d’un hypo-texte trouve ici une réalisation radicale. Le recueil qui affiche le genre poétique du poème en prose, permet ainsi, par sa forme même, d’établir une réflexion forte et achevée sur le processus de création et son lien à l’intertextualité mise en évidence dans chacune de ses proses. Ce recueil n’est pas, en effet, un tout autonome et fermé dont les éléments composent un système clos. Il présuppose un dialogue avec l’Autre, Follain, Ponge « vous reprendrez bien un peu du dictionnaire ? » (p. 31), le cinéaste Kim Yong Oak, et bien d’autres… C’est l’élément d’un contrepoint qui établit dans le texte la présence de voix secondes destinées à ouvrir, au même titre que les souvenirs de l’existence personnelle, toute une profondeur de mémoire intertextuelle. L’art de la variation invente, à partir d’une persistance mémorielle. Le poème en prose s’écrit sur le fond d’une mémoire littéraire, insistant ainsi sur le caractère secondaire, anthologique ou fictivement citationnel du geste qui institue le poème en prose. Il en résulte que la mémoire du genre est incorporée au poème, qui la transforme en sa propre substance, c’est comme une bibliothèque qui entre dans l’esprit. Se déploie un véritable théâtre générique où l’histoire, la mémoire des livres et celle des genres, se mêlent.

 

À travers le poème en prose, le poète atteint le comble de l’expression artistique. Le recueil enraciné dans un principe souterrain se fait dépositaire de nouvelles formes et devient le gage d’un processus créateur, métamorphique, qui assume à la fois ses influences, et s’en dégage pour arriver à l’affirmation de formes vitale et nouvelles. Le poème investit de signification la profondeur d’un passé, mais c’est de ce mouvement qu’est induit le processus créateur d’une oeuvre vivante. L’écriture recrée du vivant à partir de la mémoire. Le poème en prose assure que la présence vivante de la création antérieure est conservée, puis réinsufflée de façon nouvelle dans une nouvelle forme, une nouvelle façon de concevoir la prosodie. « Les froissements sont espérés ! » (p. 13) car il faut accepter de froisser beaucoup de papier pour écrire un nouveau poème, la structure se travaille jour et nuit pour une écriture physiologique qui vit avec le poète, avec son corps. C’est l’écriture qui écrit, le poète aimant le caractère concret de cette création scripturale, l’objet, le bois, la mécanique ou le mur dont on a besoin de savoir s’il tiendra.

 

L’image, les figures de style, personnifiées, deviennent de véritables personnages dans les poèmes et se mettent à vivre, parfois effrayées devant l’avancée du poète : « Tu t’approches d’une image, à pas lents, sans brusquerie. L’image recule de quelques lettres. Apeurée ne montre que son profil de page blanche, son mince étage de papier » (p. 13). Les mots vivent, « avec leurs visages déconcertants, stupides ou enjoués, dans tous les cas significatifs » (p. 21). La poésie est matière vivante. Elle consiste à rester aux écoutes, aux aguets de l’au-dehors et de l’au-dedans, c’est inépuisable et c’est une joie, comme de se trouver en vibration avec le monde. Vivre en poésie, c’est vivre dans le sacré du monde. Entrer en communion avec la vie : « tous s’endorment dans le ventre des arbres retenus en forêt » (p. 16).

 

Joël Bastard sait revisiter les lieux communs, les expressions stéréotypées et en les revisitant, il leur rend la vie et les rend au lieu du commun dans le sens d’une communauté refondée. Réinjecter de la vie, faire que ce qui s’est figé redevienne instant de conviction, restaurer le souffle vital d’un mouvement dans la « mer gelée » des expressions toutes faites. La parole médusée, paralysante, cesse de l’être. Rouvrir le dossier de la poésie comme le fait ici Joël Bastard, c’est contribuer à rouvrir le dossier de la langue, langue inventée dans la langue : « L’homme soucieux, accompagné de sa force déclinante et de sa plus belle figure de style se pencha pour la première fois sur l’avide. Le ciel tournait à l’eau de rose, un trait de vinaigre érubescent zébrait l’ensemble » (p. 37). « Métaphorons, métaphorons. Personne n’est au volant du manège » (p.43) s’exclame le poète, « le surréalisme revient parfois faire sa cour » (p. 48), « L’imparfait s’impose, nostalgique en sa tenue » (p. 49) et le chant lyrique renaît dans une remise en question même du lyrisme « Après quelques heures d’attente, alors qu’il n’attendait rien ni personne, des mots se présentèrent devant sa fenêtre. Il n’ouvrit pas pour accueillir la nuée. Un long nuage épais d’humidité traversa la plaine. Ce qui devait arriver arriva, un oiseau se mit à chanter. La suite, on la connaît ! » (p. 173).

 

Le « lyrisme », chant archétypal, a pour particularité de mettre en commun, d’être fondé sur des topoi partageables par tous. Il est en quelque sorte la voix de l’anonyme, toujours renaissante, mais dans ce recueil, il est aussi, comme le voulait Ponge, un cri, une résistance, un combat contre une langue asservie. Le lyrisme débarrassé, par un immense travail, de ses scories et de ses enchantements est ici redevenu intensité et revisitation inventive.

 

Béatrice Bonhomme

 

Joël Bastard, Les Couvertures contemporaines, suivi de Le Principe souterrain, Gallimard, 2024, 19€