Grégory Rateau s’entretient avec l’écrivain et éditeur Jean-Yves Reuzeau, démarrant ainsi une nouvelle série d’entretiens avec les éditeurs de poésie.
Jean-Yves Reuzeau est poète et éditeur. En fait, avant tout éditeur des poètes. Il est l’auteur d’anthologies, de poèmes, de récits et de biographies de Jim Morrison et Janis Joplin (Gallimard). En 1974, il crée avec Marc Torralba les éditions Le Castor Astral qu’il a animées pendant 50 ans. Soit 1 400 titres parus dont les œuvres poétiques complètes de Tomas Tranströmer, prix Nobel de littérature, ou de Richard Brautigan, et de tant de poètes francophones. Il a parallèlement travaillé dix ans pour le label Elektra, celui de Jim Morrison et des Doors. Il a aussi dirigé les revues Jungle et Inuits dans la jungle. Il est désormais responsable de la collection « L’Année poétique » aux éditions Seghers, membre du jury du prix Apollinaire et éditeur d’une Anthologie permanente sur Facebook.
Entretien : La poésie, une résistance en soi ?
Grégory Rateau : Vous avez démarré très fort cette année avec le retour de la mythique anthologie des éditions Seghers, « L’Année poétique », sous le titre Esprit de résistance. Ce panorama de la poésie contemporaine réunit 118 poètes. Pensez-vous que la poésie puisse encore être assimilée à un acte de résistance ?
Jean-Yves Reuzeau : Les passionnés de poésie ont tous été marqués par « L’Année poétique » des éditions Seghers, depuis les années 1970 (sous l’impulsion du formidable Bernard Delvaille) jusqu’à aujourd’hui. Ce rendez-vous annuel a permis aux lecteurs de découvrir les auteurs qui ont marqué l’année par leurs livres ou leur présence. Des auteurs contemporains de langue française en pleine activité ou décédés dans l’année. Et ces derniers mois ont vu disparaître de très grands noms de la poésie comme Guy Goffette, Charles Juliet, Jacques Réda ou Jacques Roubaud. Des amis qui ont beaucoup compté pour moi. La particularité de la nouvelle formule de cette anthologie consiste à publier essentiellement des textes inédits d’auteurs francophones, parfois venus de très loin. Toutes générations présentées. En commandant ces textes sous le thème « Esprit de résistance », j’ai remarqué que plusieurs auteurs me répondaient que de toute façon, pour eux, la poésie était acte de résistance en soi. Effectivement, écrire et lire de la poésie peuvent être considérés sous cet angle. Le thème a été retenu en pensant à la fois à notre époque chaotique et menaçante, mais aussi à Pierre Seghers (1906-1987), lui qui sut si bien, tout au long de sa vie, hisser la poésie au rang d’art insurgé. Résistant de la première heure, il n’aura eu de cesse que de servir la poésie. Dès 1939 (ami d’Aragon, Paul Eluard, Loys Masson ou René Char), il crée une revue et anime un réseau de poètes qui lui permettra de publier La Résistance et ses poètes et de lancer dès 1944 la célèbre collection « Poètes d’aujourd’hui », destinée à rendre la poésie accessible au plus grand nombre. La poésie a toujours résisté aux convenances et aux discours dominants, s’opposant fermement à l’impérialisme du sens. Elle s’écrit et se lit toujours davantage en période de crise, ce qui est le cas actuellement.
G.R. : Comme certains des recueils que vous avez publiés au Castor Astral, votre anthologie sort avec un tirage conséquent. Vous souhaitez visiblement, avec d’autres, rendre à la poésie contemporaine la place qu’elle devrait occuper sur le devant de la scène littéraire.
J.Y.R. : On peut considérer que la poésie, genre millénaire, reste le genre premier de l’écriture depuis l’Antiquité, bien avant la dictature moderne du roman, par exemple. Il est ainsi stupide de prétendre que la poésie est difficile à lire. Travail permanent de la langue, elle s’est toujours renouvelée au fil du temps, conservant, créant ou multipliant ses formes, se voulant message. Inventant toujours de nouvelles variations au long des siècles, elle est toujours restée destinée à toucher le lecteur ou l’auditeur. On est ainsi frappé aujourd’hui par le succès des lectures publiques de poésie dans toutes sortes de lieux (librairies, maisons de la poésie, théâtres, festivals, etc.), la tradition orale restant présente. La poésie reste le lieu privilégié de l’innovation littéraire, là où toutes les audaces et les trouvailles sont possibles. Le but de la poésie aujourd’hui n’est pas de conquérir le plus vaste public, ce qui ne correspond pas à son essence, mais d’occuper une place rassembleuse dans la société. Voilà pourquoi nous nous battons, auteurs, éditeurs, animateurs, pour toujours mettre la poésie en avant, sous toutes ses formes et par tous les moyens possibles.
G.R. : Vous venez précédemment du monde de la musique et je pense forcément au chanteur compositeur et poète Arthur Teboul qui jouit d’une forte popularité auprès des lecteurs, et d’ailleurs publié chez Seghers. Le succès d’un artiste complet comme lui peut-il selon vous rejaillir sur une production plus confidentielle de la poésie en général ?
J.Y.R. : Il y a toujours eu une méfiance des « purs poètes » envers la chanson, ces « chanteurs que l’on dit poètes » comme s’il s’agissait en effet d’un sous-genre. La chanson, la mise en musique du texte, impliquent des formes spécifiques qui la limitent parfois, la poussent à la simplification. Mais elle reste une branche importante de la poésie, portant parfois les auditeurs vers le livre. Il ne faut pas le négliger. Qui peut sérieusement nier que des artistes comme Léo Ferré, Jean-Roger Caussimon, Anne Sylvestre, Claude Nougaro, Allain Leprest, CharlÉlie Couture, Arthur H, Brigitte Fontaine ou Arthur Teboul sont de « vrais poètes » ? Il existe juste de bons et de médiocres poètes.
G.R. : Peut-on encore démontrer aux médias et ainsi au grand public la vitalité et la variété de la production contemporaine ?
J.Y.R. : Puisque nous sommes aussi dans un monde de chiffres et de statistiques, il est sans doute utile de souligner que les ventes de poésie en librairie ont augmenté de 17 % en chiffres d’affaires en 2024 (selon l’institut d’études de marché GfK). Ce chiffre encourageant quant à la lecture de poésie en France concerne une production avoisinant les 1 600 nouveautés par an. Le Marché de la poésie (place Saint-Sulpice, à Paris) réunit 50 000 visiteurs chaque mois de juin pour une bonne centaine d’exposants. Le Printemps des Poètes, principale manifestation de la poésie dans l’Hexagone, soutient ou provoque 12 000 manifestations au mois de mars. On peut par conséquent raisonnablement parler d’une réelle vitalité de l’activité éditoriale autour de la poésie. Les éditeurs spécialisés sont nombreux et souvent qualificatifs pour une production permettant à diverses tendances d’écriture de s’exprimer. Sans parler de la présence de la poésie dans les revues, sur les réseaux sociaux et dans des rencontres publiques.
G.R. : Vous êtes très présent pour défricher de nouveaux talents, que ce soit en participant au jury du prix Apollinaire, en éditant des anthologies de référence, en provoquant des rencontres en divers lieux (Maisons de la poésie, librairies, bibliothèques, etc.) ou encore en suivant les auteurs sur les réseaux sociaux (avec votre Anthologie permanente, par exemple). Qu’est-ce qui vous décide à valoriser un auteur plutôt qu’un autre ?
J.Y.R. : Ces diverses activités m’incitent à recevoir et lire une grande partie de la production poétique de la francophonie. L’accumulation de ces lectures (et l’expérience de 50 ans d’édition…) contribuent bien sûr à remarquer assez facilement les talents particuliers, les livres qui se distinguent. Et puis ce sont des dizaines d’auteurs dont je suis l’évolution au fil du temps. Le plus excitant, bien sûr, reste le coup de cœur quand une nouvelle voix surgit et se distingue soudain. Une curiosité maladive fait le reste. Il faut la conserver précieusement. Dans le cas des anthologies, il faut par ailleurs veiller à maintenir une juste répartition des auteurs et autrices par genre et génération. Par courants d’écriture également, si on veille à ne pas se limiter à ses goûts profonds.
G.R. : Parlons également de votre travail de biographe et de poète. Votre univers est indiscutablement marqué par la musique. Je pense aux poètes de la Beat generation, eux-mêmes très influencés par le jazz. Morrison et quelques autres ont réalisé qu’ils pouvaient injecter de la poésie au rock, comme les beatniks avant eux l’avaient fait avec le jazz. Certains chanteurs de blues ou de rock ont également été des poètes dans cette lignée. Pourquoi ce passage de la musique à la poésie ?
JYR : En fait, il n’y a jamais vraiment eu de passage de la musique à la poésie. En ce qui me concerne, les deux ont toujours été liés. Adolescent, j’ai eu la grande chance de vivre une époque où tous les mois sortaient des albums destinés à être considérés plus tard comme des chefs-d’œuvre, des classiques du genre. Et la poésie que je découvrais alors pouvait se mêler intimement à cette musique. Jim Morrison affirmait avec conviction : « Je suis un homme de mots », ajoutant : « La poésie est éternelle. Tant qu’il y aura des êtres humains, ils se rappelleront ces mots et ces combinaisons de mots. Rien d’autre ne peut survivre à un holocauste en dehors de la poésie et des chansons. »
Un poème de Jean-Yves Reuzeau :
BLUES DU PANGOLIN
à Éric Sarner
Sous ses écailles dormantes le mutant reptilien se repaît de fourmis.
De termites. Affreux aphrodisiaque. Il guérit des migraines aiguës.
Nocturne et solitaire. Il se destine à la pharmacopée traditionnelle.
Douze tonnes d’écailles saisies en Chine. Soit 20 000 individus.
Il désigne l’Homme tel une espèce en voie de disparition rapide.
Kératine des ongles. Kératine des écailles. Armure impénétrable.
Le voilà qui s’attaque à la fourmilière humaine. Soupe exotique.
Après avoir aspiré de sa langue 70 millions de fourmis en un an.
#WorldPangolinDay# Publiez votre photo de pangolin préférée.
En quelques semaines. Le monde freiné semble métamorphosé.
Par le silence extérieur. Par les drames intimes. À l’intérieur.
Les voisins se chamaillent dans un cruel dimanche permanent.
Les chats. Sauvages ou non. Sont enfin de retour dans le jardin.
Flairent le piège. Pattes de velours dans la rosée du petit matin.
Les oiseaux hésitent. Pépient. Quittent branches et feuillages.
Les voitures sont à l’arrêt. Animaux d’acier éclopés. Soudain
aphones. Les pendules voguent à la renverse. Chaos calendrier.
Les aiguilles plient. S’entortillent. Nous défient de leur morgue.
De grises chauves-souris survolent le marché humide de Wuhan.
Et pourquoi pas le sinistre laboratoire P4. Un complot chimique.
Drones et satellites contrôlent nos amis éparpillés sur la planète.
Ils survolent Mexico. Singapour. Les bidonvilles de Bombay.
Les crocodiles des rives du Nil. L’Ile aux morts proche du Bronx.
La fosse commune de Hart Island. Cercueils alignés en dominos.
Bientôt recouverts de pelletées et pelletées de terres ténébreuses.
Bal incessant du ciel espion qui filme l’amour en quarantaine.
Notre difficulté à respirer. À penser aux invisibles du quotidien.
Poésie virale. Le dresseur de mots Marcel Moreau succombe
du Covid-19. Tôt le matin peut-être. Dans un Ehpad de Bobigny.
À deux stations de métro d’ici. Le sombre samedi 4 avril 2020.
Relire La Terre infestée d’hommes. Revoir La Planète des singes.
Il nous faut soudain des sauf-conduits pour voir un instant le jour.
Et je suis enfermé seul trop loin de celle que j’aime. Allô. Allô.