Jean-Pierre Verheggen, “Le Sourire de Mona Dialysa”, lu par Bruno Fern


Bruno Fern nous entraîne ici derrière “le sourire de Mona Dialysa” au cœur de l’énergie verbale revigorante de Jean-Pierre Verheggen.


 

Jean-Pierre Verheggen, Le sourire de Mona Dialysa, Gallimard, 2023, 96 p., 14,50€


Dans son dernier livre d’une série qui en compte une quarantaine, Jean-Pierre Verheggen fait à nouveau preuve, loin de tout lyrisme souffreteux, d’une énergie verbale revigorante face aux graves soucis de santé qui l’affectent depuis quelques années. En évoquant au passage Molière, Verlaine, Kafka, Michaux, Tardieu, Marcel Moreau, son vieux compagnon de route Prigent et, plus longuement via ses personnages emblématiques, son compatriote Hergé (même s’il a dû « divorcer » de Tintin pour cause de dépassement de la limite d’âge lectoral autorisée), il manifeste une inventivité qui n’est pas si fréquente.

Bien que désormais « toctocgénaire », J.-P. Verheggen joue avec les mots comme le ferait un enfant qui connaîtrait autant sur le bout de ses doigts Calimero et Milou que Rimbaud, et va jusqu’à se remonter lui-même les bretelles : « Vous êtes devenu ‘bidon bidon’ pour ce qui est de votre production littéraire ! Votre écriture – votre ex-écriture ! – est devenue pantouflarde, mon petit père ! Ah, relisez-vous ! Vous allez droit dans le mur ! Vous risquez même de vous voir attribuer le prochain prix Nobèse de littérature ! » Son corps malade ne l’empêche pas de travailler celui de la langue conformément à ce qu’en a écrit Laurent Fourcaut dans son essai récemment consacré à Christian Prigent : « L’ouïssance, c’est, pour l’ami Verheggen, la jouissance prise par l’ouïe à une langue poétiquement traitée comme un corps sensuel. » (1) En effet, si l’auteur souffre de surpoids, ce n’est pas dans son écriture que sa mobilité s’en trouve amoindrie, tant il multiplie les jeux de mots les plus divers en mêlant tous les registres, du populo au savant – et s’il est physiquement obligé de ralentir, c’est sans regret car parmi ses « ennemis jurés » figurent « les hyper-speedés » que l’époque érige en modèles des différentes start-up nations. Quand on l’informe de ce dont il est atteint, il dresse même sa propre liste de maladies qu’il aurait plutôt voulu avoir : « j’aurais préféré qu’on m’annonçât tout de go qu’il s’agissait / de la rougeole du coude, / ou du déficit auditif du fémur, / de l’arthrose du nombril, / de l’incontinence urinaire des yeux, / du lumbago du cuir chevelu […] »

Pour supporter cette adversité médicale, en plus de puiser des forces dans le « sourire de douceur et de bienveillante compassion » d’une infirmière jocondesque, il s’adonne aux pratiques les plus potaches avec la craduction (2) de locutions latines aux références inattendues (« Corpus delicti, Son corps est un délice / Antoine à propos de Cléopâtre dans une interview exclusive au journal La Repubblica) et l’invention d’aphorismes où il ne recule devant rien ou presque puisque « N’ayant plus rien à perdre, continuons gaiement, osons la poésie bête ! ». Enfin, il n’hésite pas à prodiguer de bons conseils à son roi (des Belges), à exiger des « funérailles écolo-champignonesques » et à inviter vigoureusement ceux que son fidèle ami et interprète Jacques Bonnaffé appelle les « mots-tu-vu » à garder le silence (3) Bref, on trouvera ici une belle illustration de cette dimension carnavalesque chère aux Txtiens depuis des lustres – comme quoi cette avant-garde-là, contrairement à ce que certains voudraient faire croire, n’est pas derrière nous.


Bruno Fern

Jean-Pierre Verheggen, Le sourire de Mona Dialysa, Gallimard, 2023, 96 p., 14,50€

1. Laurent Fourcaut, Christian Prigent, contre le réel, tout contre, Sorbonne Université Presses, 2023.
2. Terme signifiant « traductions crados », inventé par Pierre Le Pillouër.
3. Jean-Pierre Verheggen, “Le sourire de Mona Dialysa”, extraits – Poesibao