Christian Travaux explore la poésie de Jean-Claude Caër, où les gestes quotidiens révèlent la présence du vivant et du deuil.

Cela prendra-t-il fin ?
(p. 14, p. 15)
Cela prendra-t-il fin ? Telle est la question que se pose en titre (mais sans point d’interrogation) Jean-Claude Caër dans ce livre, au Bruit du Temps. Mais quoi ? Qu’est-ce donc qui prendra fin ? Est-ce la canicule sur quoi s’ouvre le recueil, 38 degrés à Plounévez-Lochrist, un 19 juillet ? Est-ce le bruit du radiateur ou de la station d’épuration qui empêche l’auteur de dormir ? Est-ce le voyage de Magellan, dont un poème rappelle la même question posée à Magellan par ses compagnons, dans son voyage autour du monde ? Est-ce l’âge, les douleurs des pieds, des mains, et des épaules ? Ou tout ce que nous pouvons vivre d’heureux, de triste, d’infiniment dérisoire ou de grave face à l’éternité qui nous attend, l’éternité vide et blanche, sans terme, sans mesure, sans espace, sinon des portes s’ouvrant toujours sur d’autres portes, et d’autres portes encore ? Je lis ce livre, et le relis. Et cette question me hante aussi dans la chambre où je dors, où je travaille, où je vis, la chambre de mon existence. Et ce petit recueil de textes, Cela prendra-t-il fin, ne cesse, lui aussi, de hanter mon esprit depuis sa lecture. Et de renouveler le fil perdu de ma petite vie, afin qu’équilibriste – enfin ! – je puisse marcher debout, dessus, et avancer, avancer d’un pas, encore un peu.
36 textes, en 5 sections, inégalement répartis. Là, 4 textes. Là, 9 textes. Et, là encore, 5 et 11 textes. Et 7, ici. C’est-à-dire une architecture, en apparence bien pensée, solide, réfléchie, calculée. Mais, en réalité, plus lâche, plus souple, qu’il n’y paraît, pour un plus grand bonheur de lire. Car c’est cela qui plaît, finalement, dès l’abord, dans ce petit livre, comme dans ceux qui l’ont précédé : Alaska, Devant la mer d’Okhotsk, ou Sur la voie abrupte. Une négligence, qui est un charme. Une insouciance, qui est une grâce. Un lâcher-prise volontaire, qui fait que l’on passe, sans savoir pourquoi, d’un texte en vers de plusieurs vers, à un texte en prose, à un texte d’à peine trois ou quatre vers. La voix passe d’une forme à l’autre, d’un sujet l’autre, sans avoir souci de parler depuis une certaine hauteur, assurée, docte, décidée. Simplement, a mezza voce, comme pour soi, comme en se parlant à soi-même, et négligeant qu’on nous entende, qu’on nous écoute.
Et de quoi parle-t-on ainsi, quand on se murmure à voix basse, dans la closerie de son être ? De rien d’autre que ce que l’on voit par la fenêtre de sa chambre, ou ce que l’on croise en promenade, dans la promenade qu’est notre vie, qu’est toute vie : des lieux : Brignogan (p. 12, 30) ou Ouessant (p. 26), Thouars (p. 13), Ty Coat (p. 21), Plounéour-Trez (p. 30), Houat (p. 35, 46), Sainte-Radegonde des Pommiers (p. 13). Mais aussi : des vanneaux huppés, des pluviers (p. 14), des fous de Bassan (p. 21, 26), un épervier, un faucon peut-être (p. 24, 38), un merle, un busard des roseaux (p. 38), quatre ou cinq merles devant la petite grange (p. 24), une mésange sur une branche (p. 17), un lièvre qui revient constamment, comme un ami ou comme un père (p. 25, 29, 50), une poule faisane (p. 29). Tout un petit monde familier d’oiseaux, d’animaux. D’arbres aussi (p. 16, 50), avec les pins (p. 57), le magnolia (p. 29), le sureau, le grand merisier (p. 21). Des arbres fusillés, arrachés par la tempête Ciarán (p. 29-30), et pour qui le poète ordonne : « Pleurons nos arbres » (p. 29), ou dont il ramasse les feuilles (p. 13, 15), ramasse « les couleurs de l’automne », ajoute-t-il (p. 13), pour les mettre dans les pages d’un livre « où elles dormiront », écrit-il, « et garderont leur couleur vive » (p. 15). C’est ainsi, chez Jean-Claude Caër. Un geste simple pour garder, sauver, quelque chose du vivant de notre monde. Rien d’essentiel. Rien d’important. Ou, plutôt, tout est important, tout est vital, dans chaque geste que nous faisons, chaque chose que nous contemplons, chaque personne que nous croisons.
Aussi ne soyons pas étonnés que, si des personnes apparaissent dans ses poèmes, ce ne sont jamais que de figures intimes, des prénoms d’amis croisés ou de membres de sa famille : Anouk, Charles (p. 11) ; Soline qui cueille des cassis (p. 24), ou chante le Stabat Mater de Vivaldi (p. 38) ; Alain D., qui prend dans ses bras un chevreuil mort pour lui donner à l’oreille une prière l’accompagnant vers l’autre monde (p. 27) ; M. Le Gentil et son atelier de céramiste (p. 43) ; ou un étudiant en médecine (p. 56) ; deux jeunes boxeurs (p. 45). Là encore, pas de précision, pas de présentation au lecteur de ces jeunes croisés dans un parc, sur un bateau, ou des membres de sa famille. Négligence voulue pour laisser son lecteur entrer dans sa vie, dans l’intime de son existence. Et vivre, désormais, avec lui, tout ce qu’il vit, c’est-à-dire : rien. Rien d’important. Rien d’essentiel, sinon notre vie quotidienne, l’étrange défilé de nos jours dans ce qu’ils ont de plus banal et, de fait, d’extraordinaire.
Cette simple évidence d’être là, vivant, en ce moment. Et pas ailleurs. Et pas plus tard, lorsque nous ne serons plus. « Vient, alors, écrit Jean-Claude Caër, la joie d’être là, et pas ailleurs, juste à cet instant », même si, précise-t-il encore, « nous ratons peut-être quelque chose ailleurs » (p. 21). Mais qu’importe ? Disant cela, Jean-Claude Caër n’est ni philosophe, ni penseur, ni donneur de leçons. Il n’est qu’un promeneur du monde, le passager trop éphémère d’une vie qui va vers sa fin, comme sa poussette qu’il voit, chez lui, au hangar, « prête pour le rebut » (p. 19), comme lui, pense-t-il, alors. Alors, « l’écume [des vagues] déferlant en flocons, au-delà du Penven les nuages noirs » (p. 30). Et « c’est comme si notre vie défilait dans l’écume » (p. 26). Alors, un « faucon pèlerin [qui] se pose sur le granit rose » (p. 35). On court « après le chien Flambeau, pour le faire courir lui aussi » (id.). « Un jeune lézard vif se tortille » (id.). « Nous lisons récitons buvons et chantons… / La lune [qui] éclaire un deux mâts (id.). Et c’est comme si « l’univers nous éclabouss[ait] de sa présence infinie » (id.). Tout est là, dans ces notations infimes, légères, sur lesquelles le poète ne s’attarde pas. La vie qui va, la vie qui passe, et qui nous amène vers cette « urne […] sur laquelle butine une abeille » (p. 48).
Ce sont là les plus beaux poèmes du recueil, les plus touchants. Après avoir, à mots feutrés, esquissé la mort d’Hélène Garrache, Jean-Claude Caër dit sa visite sur « la tombe de Michèle, carré 728 » (p. 49). Je ne sais qui elle est, qui elle fut. Mais le moindre mot de Caër, le moindre vers, me fait vivre à ses côtés, auprès de lui, se rendant sur sa tombe et déposant des fleurs « ainsi qu’un bouquet de roses et d’hortensias de Prat-Néon » (id, « Prat-Néon, / La ferme où [il] est né », p. 37). Et, devant tant de simplicité, devant tant de justesse de voix et d’évidence, tant de tendresse, je ne peux que m’effacer et que le laisser parler, s’adressant à Michèle :
« Je n’ose imaginer ton corps sous la terre
Ton corps tendre que j’ai de si près tenu est là
Pourrissant sous la terre de Plouezo’ch.
Nous sommes faits de l’air que nous respirons et de larmes.
Comment penser ton corps sous la terre sans hurler ? »
Et il conclut :
« Mangerons-nous cette confiture d’oranges amères
(Que tu avais préparée)
Qui nous fut donnée
Par-delà ta mort ? »
La vie, ainsi, comme une orange amère, une confiture d’oranges amères, dont on conservera le goût, et la douceur, après la mort.
Christian Travaux
Jean-Claude Caër, cela prendra-t-il fin, éditions Le Bruit du Temps ? 64 pages, 16€