Silvan Chabaud « Adotz » (« Sources »), lu par Jean-Marc Pontier (notes de lectures)


Dans Adotz, Silvan Chabaud fait dialoguer langue occitane, paysages et corps, révélant une poésie vivante, musicale, intimement ancrée et universelle.


 

 

 

La notion même de poésie occitane contemporaine peut paraître paradoxale. Comment l’exigence d’une écriture à la pointe du présent, voire de l’avenir (le poète est vatès, ne l’oublions pas), peut-elle s’accommoder d’une langue quasi-morte, géographiquement circonscrite, pratiquée et comprise par une poignée de nostalgiques seulement ?
Silvan Chabaud, dans son recueil bilingue « Adotz » (« Sources »), répond magistralement à la question de la compatibilité de la poésie avec la langue occitane. La source est multiple, vivante, capricieuse et, ces derniers temps, d’autant plus précieuse qu’elle se fait rare :

« Ont es l’aiga ?
Li es pas mai
Benléu dins lo potz de nòstra lenga agotada ? » (p.49)
(« Où est l’eau ?
Elle n’y est plus
Peut-être dans le puits de notre langue tarie ? »).

Pour Chabaud, le paysage est langue, l’un et l’autre ne font qu’un et le poème prend la forme des reliefs sudistes qu’arpente le poète, entre l’Ubaye et les Pyrénées en passant par le Larzac et les Cévennes. Ainsi ce site ariégeois « Memòria viventa dels ivèrns abenats/ D’ont nais lo lentgatge fugidis/ De l’aiga fresca/ Que davala/ En cascadas/ Estivencas » (p. 11) : (« Mémoire vivante des hivers écoulés/ D’où naît le langage fugitif/ De l’eau fraîche/ Qui descend/ En cascades/ Estivales »). Riche de ses nuances, à l’image de l’eau, la langue occitane s’écoute et s’écoule autant qu’elle se lit. Le poète a bien compris cette plasticité qu’il sculpte à souhait, comme en ce vers liminaire : « Me’n vau quèrre lo vent sus l’esquina seca dau causse d’avost » (p. 39) où les consonnes explosives en [k] rythment le phrasé sans que la traduction y perde : « Je vais chercher le vent sur l’échine sèche du causse du mois d’août ». Une autre forme de musicalité s’impose, dans les chuintantes et les sifflantes, donnant une nouvelle dimension au vers. On le voit, le bilinguisme n’est pas uniquement traduction, c’est le même poème sous une forme différente. Silvan Chabaud est par ailleurs musicien ; son oreille de troubadour est à l’écoute du vers comme de la nature.

Son corps est en mouvement, il s’agit de « caminar dins la lenga » (p. 4). Les « cellules » qui le constituent sont souvent mentionnées, ainsi que les différents membres du poète-randonneur. Il a des « montanhas dins lo ventre » (p. 31), « un gaudre que regiscla/ Entre lei còdols de ton còs » (« un torrent qui jaillit/ Entre les galets de ton corps », des « pidedas que s’enauçan/ Dau plus prigond de teis uelhs » (« des pinèdes qui s’élèvent/ Du plus profond de tes yeux »). Le corps est un tout, sans cesse en quête de cette eau-poésie :

« Lo còs es plen
Plen de l’aiga sempre renovelada
De l’aiga sempre renovelada
De l’aiga sempre renadiva
Totei sei cellulas fan mila potz » (p. 35). «
(« Le corps est plein/ Plein de l’eau sans cesse renouvelée/ De l’eau sans cesse renaissante/ Toutes ses cellules font mille pluies »). Le corps est ainsi indissociable de l’être profond, intrinsèquement relié à l’individu, « Dis son dintre s’espandis la mar/ Interiora/ E pasmen sensa confinhas/ De nòstra umanitat » (« Au dedans s’étend la mer/ Intérieure/ Et pourtant sans limites/ De notre humanité »).
Il est difficile d’échapper au « silence noir/ Du renoncement » (p. 42).

L’écriture et la vie sont faites de contrastes et de contradictions, marquées ici par les nombreux oxymores : « Écrire, c’est écouter le cri clair obscur/ De la migration intérieure/ La grande aventure/ Du langage » (p. 28 (« Escriure es escotar lo crit clar escur/ De la migracion interiora/ La grands aventura/ Dau lengatge »). Le paysage est composé d’incompatibles images qui pourtant font unité : « La frejura flambeja en brasier/ Soleus de glaças sus l’asuelh » (p. 25), « La froidure flamboie en brasier/ Soleils de glace sur l’horizon ».

Dès lors la figure du poète est à la fois celle d’un loup (le « lop », qui se heurte aux hommes « batissèires de frontièras », p. 87) et d’un « pastre », le berger qui mène le troupeau en transhumances, à la fois solitaire et peuplé de son être intérieur, image paradoxale où le sujet est à la fois le guide et le prédateur. On comprend alors que la langue occitane s’impose elle-même littéralement comme un retour aux « sources », un langage ancien, vernaculairement ancré dans le terroir, le seul capable de chanter le paysage dans sa variété et ses contrastes. Une façon à la fois locale et universelle d’habiter et d’arpenter le monde. Si la poésie est langue neuve, alors Silvan Chabaud est à la pointe du contemporain.

Jean-Marc Pontier

Silvan Chabaud « Adotz » (« Sources »), éditions Jorn, 2025, 104 pages, 15€


Extrait :

« Escriure es tornar de lònga sus  meme camin
Dau biais dei pastres que cada an seguisson lo rai dondonjenant de sei fedas enlusidas
Escriure es recomençar
Remetre lei cauçaduras e, la biaça sus leis espatlas,
Recercar la sensacion dau còs en movement.
Escriure es refaire lo viatge deis aucèus
La traversada deis espandis
D’una extremitat a l’autra dau monde
 Escriure es escotar lo crit clar escur
De la migracion interiora
La grands aventura
Dau lengatge »

(« Écrire c’est revenir sans cesse sur le même chemin
À la façon des bergers qui suivent chaque année le rayon ondoyant de leurs brebis de lumière
Écrire c’est recommencer
Remettre les chaussures et, le sac sur les épaules,
Rechercher la sensation du corps en mouvement.
Écrire, c’est refaire le voyage des oiseaux
La traversée des espaces
D’une extrémité à l’autre du monde
Écrire, c’est écouter le cri clair obscur
De la migration intérieure
La grande aventure
Du langage » p. 28/ 29)