Sur les marches de la Rue de la Croix, à Montpellier, James Sacré démontre sa science du véritable esprit d’escalier.
C’est un écrivain (un de nos plus respectés poètes) : quelqu’un qui, depuis plus de soixante ans, s’est donc aventuré dans la formulation des choses du monde. Montpelliérain, il connaît bien, à Celleneuve (une ancienne commune rurale, proche de la ville, devenue simple quartier, avalée par l’urbanisation de la Métropole) une rue de la Croix, célèbre ici pour les escaliers extérieurs des maisons vigneronnes alignées qui, remarquablement, y subsistent. C’est à côté de chez lui (et de la seule église romane de Montpellier) : il y vient souvent, arpente l’étrange série d’escaliers – tous cimentés, tous extérieurs, tous désuets et charmants, si singuliers qu’on dirait que la droite rue passe pour eux (et non eux en bordures d’elle) – et en écrit ici quelque chose, de simple, indécis et profond, se demandant : cette série d’escaliers, qui donne prétexte (?) à une série de poèmes – toutes deux renvoyant à la série des faits d’une vie, au destin finissant d’un pur écrivain – lui apprendra-t-elle quelque chose de ce qu’il a fait de lui-même ?
D’abord, un escalier (même extérieur, nu et appuyé sur un mur de rue) n’est pas, spontanément, un paysage – même s’il est élément ici d’un « paysage urbain », et si la série d’escaliers se donne en pittoresque enfilade. James Sacré, amateur (comme tout le monde) de paysages, et usant souvent d’eux comme écrivain de la touche et du mouvement des êtres, s’est aussi souvent méfié de la réelle capacité d’un poème à les restituer :
« Écrire un paysage c’est peut-être l’entendre
Et savoir qu’on l’a vu, ou même
Savoir qu’on le voit, pourtant
On ne voit que de l’encre
On n’entend que des mots »
(Broussaille de bleus, p.34)
Et il ajoute :
« Tu pourrais par exemple dire :
Ah ! le beau paysage de mots !
Mais sans odeur, et pas de gestes qu’on pourrait faire
Dedans »
(id., p.38).
Bref, le paysage s’évanouit dès que des mots prétendent se poser dessus, et le poème paysager ne fait alors, au mieux, plus que « son bruit de poème ». L’œil l’aura, dit rudement le poète, perdu « comme on perd dans la mort le visage de quelqu’un » (p.49). Mais ce n’est justement pas comme paysage que la série d’escaliers extérieurs (« hors oeuvre », comme disaient les architectes) ici impressionne et instruit. Sacré les « décrit » à peine (des marches à l’assaut d’un petit palier, une rampe, leur mur de soutien côté rue, un arceau plus sombre s’ouvrant en cagibi sous lui, quelques teintes fatiguées, un recul peu aisé sur leur série), les « explique » moins encore (accès public aux pièces habitables ? sentier gradué vers des greniers ? prudente impraticabilité pour l’âne et les ruminants du rez-de-chaussée ? gain de place corrélatif dans l’espace intérieur ?) – mais que fait ici l’auteur, puisqu’il ne prie certainement pas (Dieu n’est pas le genre d’écrivains qui l’intrigue), il ne pleure pas, il ne peint pas (Daniel Dezeuze, dans ses dessins et collages, s’en charge ici) ? Eh bien, il s’essaye à écrire :
« Les couleurs fortes de trois maisons prises dans un seul bloc :
Un rouge sombre, un jaune et la joue d’un crépi orange.
Mais les mots n’étaient pas vraiment là pour dire.
J’ai marché, dépassé les dernières façades de la rue.
Rentré chez moi
J’ai laissé filer la journée, puis d’autres :
Ce qui semblait devoir me donner ces mots s’en est allé.
Et ceux que voilà maintenant
D’où sont-ils venus vraiment ? » (p.6)
Si la vie propre des escaliers ne l’arrête pas trop, c’est que l’escalier de la vie (et leur série comme étalée devant tous) est son souci. Tout escalier est fonctionnel (nul ne s’attend à en voir un auprès d’un arc-en-ciel, dans une hutte, un cimetière, au milieu d’un mirage, ou dans un confessionnal), permanent (même escamotable, il reste où il se cache), dynamique (où qu’il soit placé dans l’édifice, tout escalier suggère deux choses : il faut grimper pour savoir habiter, et construire pour pouvoir grimper !) et risqué (l’ascenseur, lui, risque la panne ou la rupture de câble – mais seul l’escalier est, et rend, valeureux). Comme dit Bachelard : » Les ascenseurs détruisent les héroïsmes de l’escalier. On n’a plus guère de mérite d’habiter près du ciel« . L’escalier domestique est le plus méritant des moyens, au sens où, avec lui, disait Éluard (cité par Bachelard dans « La poétique de l’espace« , p.191), on côtoie « les géographies solennelles des limites humaines« . Même élevé, il est homogène (il unit des étages égaux, on n’en verra pas dressé entre une chaumière et un palais) ; même exposé à l’air libre, il rappelle (dit Rilke) « l’obscurité dans laquelle avance le sang dans les veines » ; même vertigineux, il humanise les dénivelés, civilise la verticalité, il octroie son intimité à la pesanteur même. Même les gigantesques pyramides à degrés ne prétendent pas offrir leurs paliers aux dieux, mais aux seules âmes humaines qui s’y élancent ou s’en retirent. Surtout : nul escalier n’a de « contenu », et s’il aide à monter ou descendre du sens, il n’a pas à en avoir par lui-même. Et cette identité en lui de monter et descendre présente comme la plus grave des questions : le « sens » – que nous cherchons tant à ce que nous sommes – est-ce charge ou décharge de pensée ? L’auteur, qui ne prétend jamais spéculer, l’évoque, comme concrètement, – et humblement ! – avec une précision saisissante :
« Pourquoi je suis là en train d’écrire justement et de mettre des pourquoi autour de mon peu d’existence, comme si j’allais en justifier la persistance ? Comme si je montais ou descendais des escaliers à l’intérieur d’une machine à penser qui aurait l’apparence de mon corps et qui ne saurait finalement que produire cette chose sans définition possible à laquelle je donne le nom de poème. Oui, pourquoi ? Le mot pourquoi comme la solitude d’une petite fille qui n’espère pas qu’elle va mourir, mais qu’une longue maladie interroge » (p.22)
On comprend alors, peut-être, que la poésie est comme un escalier de mots construit dans le langage même, pour l’habiter autrement. Jamais facilement, puisque la libre syntaxe d’un poète isole d’abord les mots « comme des blocs de pierre ou de musique – dictionnaire éboulé ! » (in : La poésie comment dire, p.50), avant de les refaçonner graduellement ensemble, pour que, écrit-il encore, « l’obscurité de vivre » sache venir se mêler à la leur. Ainsi, comme un escalier ignore souverainement les tâches qu’il soutient et les finalités qu’il sert, la « jetée de mots » d’un poème ne sait légitimement rien de ce qui vient se tramer (ou bouder, jubiler ou trembler) en elle, dans ce va-et-vient interne à l’esprit :
« Écrire des poèmes et ne pas savoir ce qu’est la poésie ne devrait pas surprendre, ni scandaliser personne. Ne faisons-nous pas tous des actes de vivants sans savoir vraiment ce qu’est la vie ? Nul ne s’étonne que tous les vivants ne soient pas de fins biologistes. Et les biologistes vivent-ils mieux, ou davantage, que le commun des mortels ? » (id., p.7)
Seule certitude : la pensée animale n’est pas poète, car tout escalier de sens suppose sa cristallisation dans des degrés verbaux, les mots seuls formant appui et contremarche pour qu’images ou idées puissent agréablement et rigoureusement découler les unes des autres. Un escalier propose certes, par lui-même, peu de réalité (il n’est guère présent que lorsqu’on s’y essouffle, s’y casse la gueule ou croise une inconnue !), mais il étage superbement le possible, et gradue infailliblement le nécessaire. Pourtant, conclut malicieusement (et plutôt tragiquement) l’auteur ici, « l’esprit d’escalier » exclusivement humain comprend d’abord ses limites et sa fatalité en cette anachronique, délicieuse et déchirante rue de la Croix, si à la fois indépassable et décevante :
« Avoir l’esprit d’escalier, c’est penser à contre-temps à ce qu’on aurait pu dire, faire preuve de lenteur dans les raisonnements qui peuvent nous venir à propos de n’importe quoi. Me va falloir penser qu’écrire un poème, c’est peut-être emprunter cet escalier mental et ce n’est pas celui qu’a rêvé Jacob : on le descend, on se retrouve en bas surpris par les images et formulations auxquelles on s’accroche. Un escalier dont on se demande s’il prend appui contre le mur du présent, ou s’il menace de s’écrouler dans les ruines du passé. Demain dans les ruines du présent d’aujourd’hui. Escalier de toute une vie celle d’un esprit qui ne sait plus trop ce qu’il découvre aujourd’hui, un peu bêtement émerveillé pour pas grand-chose, dans cette rue de la Croix à Celleneuve, ni ce qu’il a vécu dans l’insignifiance d’un lent passé qui l’aurait mené jusqu’à ce sentiment de n’être plus rien avant de disparaître bientôt. Et de n’avoir pas su le dire au bon moment pour vivre maintenant sans y penser » (p.22)
Marc Wetzel
James Sacré, Rue de la Croix, à Celleneuve ses escaliers, puis d’autres, Dessins et collages de Daniel Dezeuze, Méridianes, novembre 2024, 32 pages, 20 €