Claude Chambard, « Une bibliothèque fantôme » (7), une enquête de Poesibao, (III, 16, enquêtes)


Poesibao a entrepris une grande enquête autour de « livres qui … ». Nous espérons constituer ainsi une bibliothèque fantôme.


 

En exergue de ce nouveau projet d’enquête de Poesibao, une longue citation d’un grand spécialiste du livre et de la lecture, Yves di Manno, poète, éditeur, directeur pendant plusieurs décennies de la collection Poésie de Flammarion.

 

Les livres ne sont pas égaux

« Les livres ne sont pas égaux, non seulement par leur taille, leur valeur marchande, leurs qualités intrinsèques – mais par le simple désir qu’ils sont à même de susciter en nous, à leur corps plus ou moins défendant. Il y a les livres qu’on espère, qu’on attend parfois dans l’impatience ou l’inquiétude. Les livres inconnus qui surgissent un beau jour au détour d’un rayon et s’imposent à nous avec une brusque évidence, nous détournant du cours ordinaire de nos lectures. Il y a les livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas. Les livres rares, longtemps traqués et qu’on ramène enfin dans ses filets. Les livres décevants, redécouverts, ignorés … et l’immense fatras des livres indifférents qui n’auront jamais provoqué en nous le moindre élan. Il y a enfin la catégorie nettement plus limitée des livres dont on rêve, qui n’existent qu’à l’état latent et que nous n’entreverrons probablement jamais … Livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore… Dans l’espoir d’un brusque sursaut éditorial, le plus souvent déçu, chacun compose ainsi sa propre liste d’attente.

Yves di Manno, in Élagages

 

 

Les réponses de Claude Chambard


Poesibao :
Y a-t-il des livres que vous espérez, que vous attendez dans l’impatience ou dans l’inquiétude ?

Réponse : Beaucoup. Par exemple le nouveau livre d’António Lobo Antunes, le cœur serré puisqu’il n’y en aura plus d’autres. Le prochain roman de Laura Kasischke après ses deux merveilleux livres de poésie et ce silence romanesque de dix ans. La traduction par Yvan Mignot du second volume de l’œuvre de Vélimir Khlebnikov chez les petites de Verdier. Et puis les livres de Pascal Quignard toujours !



Poesibao : Y a-t-il des livres inconnus qui ont surgi un beau jour au détour d’un rayon et se sont imposés à vous avec une brusque évidence, vous détournant du cours ordinaire de vos lectures ?

Réponse : Heureusement ! Sans ces surgissements une vie de lecteur serait maigre. Je me souviens encore être resté plus d’une heure debout devant une table d’une merveilleuse librairie bordelaise lisant, sans respirer presque, le début de Les corps vulnérables de Jean-Louis Baudry aux belles éditions de l’Atelier contemporain. Ce livre ne m’a plus quitté depuis, il a rejoint ma petite bibliothèque « secrète ». Je venais d’avoir une petite chatte qui a passé des heures contre mon bras tandis que je lisais ce très volumineux livre posé sur la table, près de mon bol de thé, chaque matin au réveil.


Poesibao : Avez-vous des livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas ?

Réponse : Des dizaines de piles emplissent ma maison, constituées de désirs vifs, de trouvailles aguicheuses, de cadeaux merveilleux… le temps m’est trop compté pour espérer les lire tous, c’est comme ça.


Poesibao : Avez-vous été à la recherche de livres rares (de toute nature), longtemps traqués et que vous avez enfin ramenés dans vos filets ?

Réponse : Beaucoup. Longtemps, de famille modeste et peu portée sur la lecture, j’ai vu bien des livres désirés m’échapper. Depuis j’en ai dégotté quelques-uns. J’ai été si heureux aussi de me procurer quelques éditions originales, par exemple : l’édition de 1948 de L’arrêt de mort aussitôt retirée du circuit par Maurice Blanchot afin d’en supprimer quelques lignes, le Château de Cène de Bernard Noël chez Jérôme Martineau en 1969 à une poignée d’exemplaires, Mauvaises pensées et autres de Paul Valéry aux Cahiers du Sud/ Corti en 1941, imprimé à 300 exemplaires sur vélin d’Arches par Darantière – mythique imprimeur dijonnais (c’est à lui qu’on doit la magnifique impression, sous couverture bleue, de l’Ulysse de James Joyce) – la Kommandantur n’aimant ni le titre ni les pensées subversives n’a pas accordé le papier nécessaire pour un plus gros tirage.


Poesibao : Y a-t-il des livres dont vous rêvez, qui n’existent qu’à l’état latent …. livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore…

Réponse : Tous les livres que Max Sebald aurait écrits s’il n’était mort si tôt et dont je suis certain qu’ils auraient été essentiels – au passage il serait judicieux que ses livres soient réédités au fur et à mesure. Tous les poètes chinois qui ne sont pas traduits dont j’aimerais tellement qu’ils le soient. Les inédits de Mathieu Riboulet qui nous manque tellement…


Nous ajoutons quelques autres questions, non directement suscitées par la citation d’Yves di Manno.

Poesibao : Vous souvenez vous de livres que vous avez désirés, à toutes époques de votre vie et que vous n’avez pas pu trouver ou vous offrir ?

Réponse : Enfant et adolescent, je désirais presque tous les livres que je voyais à la vitrine des libraires. Je ne suis pas parvenu à m’offrir cette bibliothèque universelle et je le regrette vraiment.


Poesibao : Y a-t-il des livres que vous avez prêtés, qui ne sont jamais revenus et qui vous manquent ?


Réponse : Beaucoup trop. Je ne prête plus de livres car ils se vengent d’être abandonnés en ne revenant pas ! Ainsi de tous mes livres de Bernard Delvaille, dédicacés à ma petite famille au complet, qu’un petit marquis prétend m’avoir restitués, il faut croire qu’ils sont devenus invisibles car l’étagère est désespérément vide ! Certains sont aujourd’hui introuvables et me manquent terriblement, oui.


Poesibao : Y a-t-il des livres que vous avez empruntés que vous n’avez jamais rendus, et qui excitent un petit sentiment de culpabilité ?

Réponse : Aucun. Je n’emprunte pas de livres car j’annote en lisant et je ne pourrais le faire sur des livres qui ne m’appartiennent pas.


Poesibao : Aimeriez-vous nous raconter une « histoire de livre », quelle qu’elle soit, qui vous tient particulièrement à cœur

Réponse :
Il me semble que tout lecteur est une « histoire de livre », il en contient tellement, il en éveille sans cesse de nouveaux qui sommeillaient souvent depuis longtemps, il en fait découvrir, parfois il en écrit. Constituer une bibliothèque est une des plus belles histoires qui soient. Cela doit participer de ce que j’ai toujours aimé vivre dans les livres dès avant que j’apprenne officiellement à lire – dès la petite enfance les plus beaux cadeaux que l’on pouvait me faire étaient des livres, ça n’a jamais cessé. On écrit, on imprime, on édite, on devient un livre comme disait mon vieux maître Guy Lévis-Mano et c’est ainsi que j’ai réédité au plomb dans les années 80 du siècle passé le fameux Bibliomane de Charles Nodier.


Propos recueillis par Isabelle Baladine Howald

Auteurs puis titres cités par Claude Chambard

 

Les auteurs : Jean-Louis Baudry, Bernard Delvaille, Laura Kasischke, Vélimir Khlebnikov, Guy Lévis-Mano, António Lobo Antunes, Yvan Mignot, Charles Nodier, Bernard Noël, Pascal Quignard, Mathieu Riboulet, Max Sebald, Paul Valéry

Les titres : 
Jean-Louis Baudry, Les corps vulnérables,
Maurice Blanchot, L’arrêt de mort,
Charles Nodier, Bibliomane,
Bernard Noël, Le Château de Cène,
Paul Valéry, Mauvaises pensées et autres,
James Joyce, Ulysse