Jacques le Scanff, “La peur de peindre”, lu par Yves Boudier


Yves Boudier explore pour Poesibao ce petit livre de longue portée de Jacques le Scanff : “La peur de peindre”



Jacques le Scanff, La peur de peindre, préface de Claude Louis-Combet, éditions fario, 2022, 77 p., 13,50€


Jacques Le Scanff est une silhouette, une voix sensible, un regard bleu qui « ose la déraison ». Une étreinte main sur l’épaule, sur le cœur, le léger tremblement de l’œil posé sur la couleur du dessin, lucide et sincère, loin de toute fascination d’héritier ou de complicité avec l’époque. Il est un peintre de l’accident, du poème estafilé en quête résolue d’insolite et d’ordinaire, ce souci intemporel du familier et du doute.

« Rêver est-ce peindre » écrit-il. Comment alors détourner la peur et l’envie de fuir quand le pinceau se retourne contre la main et déserte la toile où les corps, les cailloux, les yeux, les seins, les têtes, les « cimes scellées sous les nuages » tentent d’imposer l’insistance de la vie conjurant la mort ? Comment glisser « sur le hasard du trait », conscient du peu que l’intelligence nous dicte, et consentir à verser le rouge du sang, à courber l’élégance native de corps mutilés par l’arrogance guerrière et politique ? Or, Jacques Le Scanff libère le noir quand « le blanc apaise », charge son trait d’un « torrent de soleil », cerne un visage « comme on étrangle un ennemi ». Rien de tranquille, d’apaisé, mais rien de naïf non plus dans le cadre de pin où tension rime avec émotion. Où se peindre sans le vouloir permet d’être « de nouveau enfant ceint de ronces, enfoui dans l‘herbe », le poète en dialogue avec le peintre pour redonner au silence ses lettres et ses tracés.

Yves Boudier

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