Jacques Goorma, “Lucarnes”, lu par Laurent Albarracin


Laurent Albarracin propose ici une analyse très approfondie de ce qui fait la singularité de ces Lucarnes de Jacques Goorma.


 

Jacques Goorma, Lucarnes, Éditions Arfuyen, 2024, 125 p. 14 €


La forme choisie par Jacques Goorma pour son poème est très simple : un quatrain séparé en deux distiques par un blanc. Des vers brefs (parfois un seul mot) sans ponctuation. Trois quatrains par page. Trois suites de 111 quatrains chacune. L’ensemble forme un seul chant constitué de fragments discontinus comme autant de visions et de paradoxes. C’est un chant qui célèbre la poésie comme une voie possible de sagesse et de connaissance.
La forme du quatrain scindé en deux distiques est simple, mais ce vide au cœur du poème permet d’en dynamiser les forces et d’y figurer l’appel autour de quoi il s’enroule : « le cœur / de la spirale // engendre / la spirale ». Elle est propice également à des jeux de symétrie, à des effets de parallélisme, dont le poète use abondamment et toujours avec justesse. Ce dispositif prosodique, à la fois rigoureux et lâche (le premier quatrain annonce la couleur : « il avance l’aurige / fier et droit // poing serré / les rênes rêveuses ») lui permet de construire toutes sortes d’oppositions sur lesquelles la pensée poétique s’élabore. Parfois ce sont de simples antithèses : « le roman / est un rêve // le poème / un éveil » mais d’autres fois l’opposition est plus subtile et peut s’exprimer par un oxymore à l’intérieur d’un des distiques :

le poème a la perfection
brutale d’un caillou

il condense en lui

la montagne

Cette « perfection brutale » dit bien la densité du poème (égale à celle de la pierre dans sa concision lapidaire) et en même temps son ouverture, son échancrure ou, pourrait-on dire, son anfractuosité, comme on parlerait de la propriété d’un corps, de sa qualité matérielle capable d’accueillir quelque chose de plus grand que lui : le poème est à fois petit et grand, négligeable et important. Par la contradiction qu’il porte (visible ici dans l’oxymore), le poème est unitaire et double, fermé et pourtant hospitalier puisqu’il accueille et résume à lui seul quelque chose d’immense.
Ce n’est évidemment pas pour rien si le mot « lucarnes » a été choisi pour titre et apparaît à plusieurs reprises dans le recueil. Plus une ouverture est étroite et modeste, et mieux elle peut encadrer le sans mesure. Il n’y a qu’une fenêtre miniature pour donner à voir le ciel. Seule une brèche peut capturer l’indomptable. C’est que la poésie de Jacques Goorma se nourrit visiblement de la tradition de la mystique rhénane, et que la via negativa est sans doute à ses yeux l’un des seuls chemins carrossables pour atteindre l’éveil. Il faut en quelque sorte restreindre pour agrandir. Le poème est loupe plus que longue-vue. Il doit se pencher pour louer, se borner pour célébrer la grandeur.
En réalité, l’ouverture a toujours lieu quand il y a contradiction et opposition franche, là est le paradoxe (mais la vertu apéritive du paradoxe réside justement dans le fait d’aller à l’encontre : à l’encontre d’une opinion, d’une évidence). C’est toujours dans une sorte de face-à-face muet et sidéré que l’effraction est possible. C’est la brusque coïncidence des opposés qui ouvre la porte, étant entendu que cette porte à ouvrir ne donne pas sur l’extérieur, mais bien sur une révolution intérieure. Placer les contraires dans un vis-à-vis irréconciliable permet de les confondre et de les briser. Ainsi « l’effroi est / grand ouvert / au vertige / de la grâce ». On dirait que, chez Goorma, la structure binaire et affrontée du poème permet étrangement la réunion des contraires et la disparition des antagonismes. La stupeur du face-à-face ― que la forme du quatrain reproduit ― permet seule la fusion, comme dans le cas d’une chasse, d’une prédation, où ce qui est en opposition soudain communique. L’opposition frontale paradoxalement favorise la substitution terme à terme. Dans la situation de frontalité, il semble en effet qu’un fluide circule :

deux chaises
face à face

bavardage

fantôme

C’est le vide (celui des chaises inoccupées comme celui de l’espace entre les chaises) qui permet que circule l’énergie de la parole, dès l’instant où il y a une mise en polarisation des choses. L’esprit souffle où il veut, mais aussi bien dès qu’il peut, dès qu’il y a du vide pour faire appel d’air. Si l’écriture de Goorma est si concise et si dépouillée, c’est que les éléments de son monde se dénudent jusqu’à n’être plus que de purs signes jetés dans un système métaphysique où ils s’opposent et se différencient, pour finir par se rejoindre et fusionner.
Dès lors l’inversion des valeurs en quoi consiste la vie poétique ― que ne cesse de prôner cette poésie ― peut s’accomplir, et presque facilement : le peu comprend (dans tous les sens du verbe) le beaucoup ; la parcimonie devient généreuse et fraternelle (« par cette poignée / de mots // je vous serre / la main ». Ou bien encore l’extrême brièveté rejoint la plus longue durée : « rien ne manque / à l’instant // électrocuté / par l’éternité ». Le choc (l’éveil) est d’autant plus ouvrant (œuvrant) qu’il est fulgurant et violent et que l’opposition des contraires est marquée. Goorma ne donne pas dans la poésie de la nuance : ce sont les oppositions tranchées qui se résolvent le mieux. Ce n’est pas en noyant les contraires de nuances qu’on réduit à néant un antagonisme, mais c’est en philosophant par le feu qu’on fait coïncider les opposés.
Comme ces lucarnes du titre où l’on peut faire jouer, selon le principe de la langue des oiseaux, les mots de lumière et de chair (luz et carnis), l’esprit et la matière, comme ces lucarnes, donc, les quatrains séparent les contraires ― dans la croisée de leurs distiques ― pour mieux les réunir. Il s’agit toujours de dissoudre et de coaguler. Plus le langage sera de nature spirituelle, et plus il aura d’effet sur le monde : « un mot / plus léger que l’air // soulève / des montagnes ». Si ce poète était un alchimiste, nul doute qu’il serait un partisan de la voie sèche. Il sait bien que pour venir à bout des défenses d’une réalité, nulle méthode n’est plus efficace que celle qui consiste à l’affronter vivement à son contraire, dans un face-à-face brutal où en quelque sorte l’une s’efface devant l’absoluité de l’autre.
Par cette méthode radicale, le poète traverse les apparences et par exemple il se fait voyant du silence. Le silence n’est plus une absence, mais une présence, et même une présence supérieure. On n’entend pas le silence, mais il se manifeste à nous dans l’écoute :

écoute
ce qui ne fait

aucun bruit

est toujours là

Si le silence est inaudible, c’est la preuve de sa présence éternelle, de sa royauté qui ne saurait souffrir qu’aucun bruit ne vienne le perturber et l’amoindrir. À cet égard, la poésie de Goorma est avant tout une leçon de poésie, une leçon qu’il nous donne à nous, et surtout une leçon que le poète lui-même reçoit du monde qu’il observe. Le poème est une poétique et une éthique, et il est aussi une acoustique, une acoustique du silence :

arrête-toi
écoute

sans cette halte

le poème est inachevé

Le paradoxe est que, pour que le poème soit achevé et le rapport poétique au monde accompli, une halte est nécessaire, un arrêt, un suspens. C’est dans cette suspension du jugement, dans cet épochè que s’établit l’élan nécessaire à l’achèvement du poème, lequel se clôt donc non pas dans sa clôture mais dans un suspens, dans une attente à jamais insatisfaite. C’est dans l’écoute et donc dans l’absence de réponse définitive qu’a lieu le poème. Au fond il n’est achevé et réussi que s’il est encore écoute active du silence.
Cette écoute du silence n’est pourtant rien d’autre que le juste rapport poétique aux mots ― à leur réserve intacte de non-dits ― lesquels mots continuent de parler en sous-main quand on les croit prononcés pour toujours. Il y a, de ce point de vue, nombre de trouvailles et de bonheurs d’écriture dans les poèmes de Jacques Goorma, dans leurs jeux d’opposition et de symétrie. On n’en finirait pas de le citer : « les enfants / sont / la prunelle / des vieux », où il faut bien sûr entendre qu’ils sont l’objet le plus précieux de leur attention, mais aussi peut-être qu’ils sont la part en eux qui continue de voir le monde comme il doit être vu. Il suffit parfois de remotiver une expression, de retrouver son sens littéral derrière le sens figuré pour toucher à une vérité qui méritait d’être dite, et qui nécessitait d’être dite ainsi : « le goût / de vivre // a l’arôme //de la vie. » Mais plus souvent c’est le paradoxe qui est la clef, la merveilleuse clef du réel et de la joie :

Si tout nourrit
l’âme

elle ne vit

que du miel

Si n’importe quoi peut servir d’aliment à l’âme et que tout pourtant lui est délectable, c’est que le schématisme de la formule aphoristique n’est pas aussi binaire qu’il y paraît : l’un des deux éléments de la comparaison est incomparablement supérieur à l’autre, puisque cette âme-bouche transforme le tout-venant en un mets de choix.
Souvent le poème-aphorisme de Goorma fonctionne sur l’établissement d’une ressemblance qui désarçonne. Il propose une analogie qui déroute, il offre une image qui déconcerte, où l’on ne se reconnaît pas, ou du moins où on ne se reconnaît qu’après réflexion, après la distanciation qu’elle a permise. Comme ici :

le poème
est biface

son miroir

te retourne

L’image profonde du poème (l’image-source à laquelle chacune de ses métaphores renvoie) est celle d’un retournement, d’une révolution. C’est une révolution dans l’appréhension qu’on a des choses (par exemple en considérant que le petit est souvent plus grand que le grand, ou que le faible est plus fort que le fort, le fragile plus solide que le solide, etc.) mais c’est surtout une révolution intérieure : le miroir du poème-aphorisme force à se retourner et à regarder au plus profond de soi plutôt que dans son reflet extérieur. Le poème est intimation à l’intime.
Si le poème de Goorma peut ressembler à un poème auto-réflexif, son écriture relève pourtant moins d’une méta-poésie que d’une poésie gnomique, offrant des aperçus ― par d’étroites lucarnes donc ― sur ce qu’est la vie poétique, la vie poétiquement vécue. Entre sagesse et émerveillement, entre consentement à ce qui est et reconnaissance éperdue devant l’existant.

Laurent Albarracin

Jacques Goorma, Lucarnes, Éditions Arfuyen, 2024, 125 p. 14 €