La grande question difficile de la finitude est ici magnifiée par l’amour porté aux choses, à la vie, avec passion.

Auteure d’une œuvre chatoyante et singulière, Jacqueline Saint-Jean, née en 1935, nous livre avec Nous les inachevés le chant de l’infinie finitude. En dépit de l’âge, en dépit de l’ordre du temps mortifère qui nous gouverne tous. Ce chant est magnifiquement déployé dans la grandeur lapidaire du « nous » dont la force de scansion rythme le fil des poèmes et la construction en quintil exhaussée par ce choix prosodique : « Nous qui naissons tête renversée ». Plus loin, « Nous les denses les endoloris ». Ou encore, « Nous les étonnés de chaque jour ».
Le titre lui-même connote l’image de l’inachèvement, telle une des modalités de la finitude et de l’incomplétude propres à la condition humaine. Ce sentiment de manque est celui qui pousse au mouvement vers l’autre. Il renvoie à l’incomplétude de l’enfant dont la venue au monde est marquée par l’Hilflosigkeit, l’originaire détresse qu’a mise à jour Freud – dont la pensée est familière à Jacqueline Saint-Jean.
Comme dans nombre de ses recueils se retrouve ici la source primordiale, privilégiée de l’enfance. « En nous l’enfance vive ses rivières ». Ou bien, sur le mode de la reprise et de la variation, le premier vers d’un autre quintil qui dit la jouissance des découvertes premières : « En nous l’atlas ouvert de l’enfance ».
Cette fragilité constitutive de l’être humain, qui ne cesse de réapparaître à d’autres moments dans l’épaisseur d’une existence, la poète l’évoque à travers la superbe image d’une eau-berceuse matricielle : « la pluie maternelle / sur les plaies la berceuse ancienne ». L’horizon de la précarité et de la fin, rendu tangible en sourdine et tout en retenue, suscite le sentiment du tragique. Celui-ci n’abolit pas, bien au contraire, le goût irrésistible de la beauté : « pour capter ces gouttes de lumière / qui jouent sur nos corps éphémères ».
Jacqueline Saint-Jean nous y a habitués dans ses recueils précédents, Chemins de bord, Matière ardente et À Versenvers, l’archaïque et le cosmique mêlés nourrissent chez elle la parole poétique. Ils déploient ici les images du « sommeil-océan », les fragments de mythes, tels celui du « Minotaure noir ». Les gravures de Danièle Corre en noir et blanc, manières d’ombres non figuratives accompagnent pleinement le mouvement intérieur dans une alliance réussie entre l’artiste et la poète.
Cette projection de Jacqueline Saint-Jean dans une rêverie primordiale à la Bachelard n’exclut nullement l’attention à ce monde concret habité par « les vents / mauvais de l’Histoire égarée ». Ou bien par les élans de luttes, tels ce vers : « En nous tant de femmes se dressent ».
La voix de la poète fait entendre une musique inimitable, tour à tour mélancolique, douloureuse, ouverte à l’amitié joyeuse ou, au contraire, à « la tourbe de nos peurs », sensible à cette fin des choses et des êtres autour d’elle. Il y a ainsi quelque chose du vertige de Pascal qui nous fait « marcheurs de Giacometti », mais sans le Dieu caché et sans sa grâce.
Jacqueline Saint-Jean nous met au cœur d’une expérience existentielle, émotionnelle et transmue par la justesse et l’élégance du chant ce qui s’éprouve de finitude. Celle du temps, celle du corps. Celle, également, des affects – quand l’autre lui aussi fait défaut, nous laissant à notre solitude. « En nous vivent tant de présences / s’éloignent s’éteignent les départs ».
Par-delà la lucidité tragique se joue ici un retournement de la pensée dans le consentement à cette incomplétude et à ce destin de vie qui devient proprement un consentement lumineux. Qui, loin de toute résignation, prend des accents camusiens et se double d’un « oui » au monde toujours possible. « Oui » à l’appel de la vie : « Compagnons des merveilles levons / nos mots nos verres à la Vie-mère ».
Le final du recueil qui reprend le titre du recueil vibre en un récapitulatif puissant, cathartique, pour une authentique célébration de la vie :
« Nous les passants les inachevés
étreignant dans la langue et le vent
ce grand corps de sable qui s’éboule
entre nos doigts noircis désirants
insuffisants face à l’infini ».
En portant haut cette appartenance à un « nous » qui dit au plus profond notre être au monde, Jacqueline Saint-Jean fait entendre la tessiture propre, inoubliable de sa mélopée existentielle.
Marie-Hélène Prouteau
Jacqueline Saint-Jean, Nous les inachevés, éditions La Feuille de thé, 2025, gravures de Danièle Corre, 60 p., 20€
On naît parfois de la dernière averse. Le jour est bleu, gonflé comme une robe
fraîche.
On marche là-dessous dans la forêt douce des jambes, Petit Poucet revenu de l’horreur, cailloux blancs dans les yeux, chimères dans les poches.
Il est encore temps pour l’embarcadère.
Un chant de marin lève un rêve à la proue.
On émigre dans la lumière.
Chemins de bord, édition Le Castor astral, Prix Max-Pol Fouchet 1999
Jelle est d’un âge immense
Elle porte en elle les silex et les soies
les feux et les fables
Au bois des mots elle se perd
La nuit les terres aux abois
s’accrochent aux racines
Seule au cœur de l’obscur
la frêle veilleuse du vocabulaire
Jelle et les mots, éd Rafael De Surtis, 2012
Ce qui s’avive au soir
L’étonnement d’être
et la voix insoumise
Le vertige du silence
où la vie s’affole
On écoute monter
la crue des questions
dans le corps submersible
On tente d’écarter
les frelons de l’effroi
qui tournent dans les têtes
Le regard apprend
l’arbre ardent d’octobre
qui brûle de beauté
Solstice du silence, édition Alcyone, 2016
En ce violet crépusculaire vibre un nostalgique solo de saxophone qui relie les solitudes éparses.
Puis la nuit roule sur Versenvers son énergie noire et ses palpitations stellaires.
Seul au loin pulse encore, vital, l’appel lumineux du grand Sémaphore de nos odyssées.
L’insomnie se peuple de tout le perdu, le chaos des mondes et des morts remue les sommeils.
Une silhouette en Chirico somnambule marche vers la lisière incertaine.
La voyageuse scrute l’obscur où la mer se retire dans l’infini de ses images…
A Versenvers, édition Sémaphore, 2024
Nous les passants les inachevés
étreignant dans la langue et le vent
ce grand corps de sable qui s’éboule
entre nos doigts noircis désirants
insuffisants face à l’infini
(Nous les inachevés, édition La feuille de thé, prix Aliénor 2025)