Jacqueline Merville, “La vie bonne et d’autres vies” & “India, Carnets de pèlerinage”, lus par Eric Villeneuve


Eric Villeneuve dessine ici pour le lecteur un portrait de Jacqueline Merville à partir de deux de ses livres récents.



Jacqueline Merville, La vie bonne et d’autres vies, Editions des femmes/Antoinette Fouque, 2022, 144 p, 15 €

Jacqueline Merville, India, Carnets de pèlerinage 1994-2019, La rumeur libre éditions, 2024, 360p, 21 €


S’emboîtant idéalement l’un dans l’autre, bien que de facture très différente, les deux derniers livres de Jacqueline Merville ont incité Eric Villeneuve à esquisser un portrait de leur auteure…


Il est des mots si frais, si prometteurs que, par instants, ils nous échappent… Ce n’est pas que nous oublions, tout à coup, leur signification. Parlons plutôt d’un tour que nous joue la langue française, sans prévenir : un moment où tel ou tel de ses vocables redevient un « principe actif », aux dépens de la forme plate, quasi inopérante, que lui a conférée l’usage, voire le dictionnaire.
Prenons l’exemple de natif : assurément l’un des mots plus frais, les plus étourdissants de notre langue… Eh bien, quand nous tombons sur un inconnu ayant gardé lui-même assez de « fraîcheur » (et de relief) pour nous faire l’effet d’un natif, tout de suite le mot réagit. Au lieu de se conformer à l’usage courant – de se borner à signifier « originaire de » et à rabattre sur nous les préjugés liés à ladite origine –, il tourne à l’interrogation : « ami, de quel pays es-tu ? »
Oui, natif est un de ces mots vibrants qui réveillent nos élans, notre envie de connaître l’autre, de l’interpeller joyeusement !
Et c’est lui, justement – décliné en native – qui m’est venu à l’esprit, sitôt que j’ai ouvert La vie bonne et d’autres vies de Jacqueline Merville : une auteure qui n’est certes pas une nouvelle venue en littérature mais qui conserve son mystère, de livre en livre, comme si, à chaque parution, elle disposait d’un avatar pour se présenter au lecteur sous un jour nouveau…
Certes, ses attentes, ses convictions, ses révoltes, on les retrouve à l’identique dans l’opus du moment, mais le courant d’écriture qui traverse ce dernier est si vivifiant qu’il semble émaner d’une source où l’on a jamais bu, nous pousser vers un aval où l’on ne s’est jamais déployé, épanoui : c’est si exaltant de se voir gratifié d’autant de trouvailles, au fil de la lecture – inventions poétiques, aperçus inédits sur les choses les plus simples –, que l’on s’exclame intérieurement : « amie, de quel pays est-tu ? ».


Assurément, ce pays n’est pas la France !
Pas celle, en tout cas, que par tradition, commodité ou atavisme, nous faisons nôtre sans rien exiger en retour : sans lui demander de nous prendre en compte, elle aussi, de s’enrichir (si peu que ce soit) de nos singularités, de notre souffle de vie.
Au pays qui la vit naître, Jacqueline Merville semble n’avoir jamais adhéré, jamais souscrit. Presque tous ses livres tracent le contour d’une Ville du non, d’un Chantier de démolition, d’un territoire énucléé : une coupe vide, en quelque sorte, et que seul peuvent remplir, à la faveur d’errances incessantes, de quêtes immémoriales, ce que Gilles Farcet appelle « Les Orients de l’être ».
On ne s’étonnera pas, dès lors, que l’incipit de La vie bonne soit : « Tu es née en France avec un corps de femme, mais qui habite ce corps ? ». Façon de dire : « Jacqueline Merville, absente de son corps français ». Et de nous confronter directement à l’enjeu du livre : comment survivre, avec un corps « désenclavé », à un rapatriement forcé ? Car c’est bel et bien la nécessité dans laquelle s’est trouvée l’auteure lorsque l’épidémie de Covid l’a coupée de ses terres indiennes, la contraignant à s’exiler dans son pays « administratif ».
La vie bonne s’entend ainsi : comme un dispositif mental – narratif, poétique, métaphorique – pour retrouver quelque chose ici-bas des hautes « terres hospitalières » dont on l’a fait choir.


 (Mais quand je dis « Jacqueline », je devrais dire plutôt Alice, l’héroïne – avec James, le fidèle « compagnon de vie » – de son livre précédent : cette Alice Sandair qu’elle choisit désormais de tutoyer – ainsi que Sonia, une correspondante imaginaire –, comme prise du désir de se raconter à plusieurs.)

Alice et James, donc.
En Inde, quand ils ne sillonnent pas le pays en scooter ou en train, les deux complices vivent dans un modeste « cube de béton » sur le rivage de la mer d’Oman. A moins qu’ils ne lui préfèrent logis plus frugal encore : une cabane qu’il leur faut en partie reconstruire à leur arrivée sur la plage et laisser défaire par le vent, à leur départ.
La chance, pour Alice, est que cette cabane de palmes et de bambous duplique à sa manière la cabane de bric et de broc qu’elle assemblait avec son frère, jadis, au temps des jeux sur terrain vague…
Cette cabane d’enfance – D’en France, dirait Téchiné – facilite le retour au pays. Son évocation, poignante de nostalgie, offre un premier point de chute dans la vielle Europe… et l’occasion de reprendre son souffle, intérieurement ! Ce qui permettra de se diriger bientôt vers un logis plus conséquent, mieux adapté aux contraintes matérielles (et aux diktats) de La Vie au temps du Covid.
Une vielle bâtisse provençale, en l’occurrence, avec ses pièces « princières », sa forêt de poutres. Un petit manoir « dégingandé », susceptible, outre d’abriter les deux réfugiés, de se constituer en îlot de résistance, voire en petit coin d’Orient – pour peu que l’on se montre réceptif, comme en Orient, aux composantes psychiques du lieu, au « peuplé des siècles »…
La vie bonne, en effet, c’est l’histoire d’une médiumnité possible – dûment envisagée et parfois effective –, quand on a su trouver, en accord avec sa nature profonde, un appartement vétuste dans une demeure vibrante : ce « castelet » dont les âges passés résonnent encore dans l’air ambiant, donnant accès à d’autres vies que la sienne…
Certes, James est le seul vrai medium de l’aventure – lui qui « a le don ». Mais Alice, elle, a la fibre corsaire du poète errant, une connivence innée avec les âmes perdues, façon Dit du vieux marin. Elle sait, au long cours, réveiller l’esprit (et s’approprier la lettre) de certains documents… Elle peut compter également sur l’onction littéraire de Proust, dont la correspondance révèle qu’il s’intéressa, sinon au lieu lui-même, du moins au patronyme illustre qui y est attaché (sensible qu’il était, sans doute, au côté Guermantes des « Eyragues »). Alice, enfin, peut s’en remettre à son prénom d’emprunt – éminemment littéraire, lui aussi – puisque tout, ici, se manifeste par le truchement d’un « cadre en feuille d’or », d’une antiquité surmontée d’une Saint-Jacques (de Compostelle) : un miroir qu’il faut savoir « accueillir en soi » avec ses « courants d’air sensibles », ses « coulures du temps », son capricieux langage des signes…

J’en ai assez dit, me semble-t-il, pour permettre au lecteur de continuer seul… Oui, quiconque en aura le désir pourra s’aventurer lui aussi De l’autre côté du miroir, partir à la rencontre de ces Eyragues qui habitèrent la demeure sous l’ancien régime puis au courant de la Révolution : maîtresses et domestiques qu’Alice traite en égales et dont elle fait entendre les voix sépulcrales, résonner les existences chaotiques…
Je suis d’autant plus enclin à interrompre ici ma visite guidée de La vie bonne qu’un autre ouvrage, doté d’un dispositif encore plus puissant de régénération de l’être en exil, est paru entretemps à La rumeur libre : sans une once de fiction, uniquement constitué de Carnets de pèlerinage, il propose des retrouvailles immersives avec « Mother » India, de sorte que le lecteur aurait presque le choix, à ce stade : ayant lu la si belle, si nécessaire première partie de La vie bonne – sobrement intitulée Rivage –, il peut soit continuer tout droit – vers les Revenantes de la seconde partie –, soit bifurquer vers le livre nouveau, le « sous-continent » de l’œuvre mervillienne, au plus près de la source : là où Alice (Alice Sand/air redevenue Jacqueline Mer/ville), tellement douée pour interpeller, saluer, célébrer sa belle inconnue – son Inde de cœur –, y rayonne dans toute sa fraîcheur de native.

Eric Villeneuve


Jacqueline Merville, La vie bonne et d’autres vies, Editions des femmes/Antoinette Fouque, 2022, 144 p, 15 €

Jacqueline Merville, India, Carnets de pèlerinage 1994-2019, La rumeur libre éditions, 2024, 360p, 21 €