Isabelle Sauvage, « fractales », lu par Anne Malaprade (III, 13, note de lecture)


Quand une éditrice se révèle autrice : Isabelle Sauvage évoque et célèbre ses sœurs d’hier, d’aujourd’hui ainsi que de toujours.


 

Quel féminin pluriel se cache derrière le terme fractale, à la fois substantif et adjectif ? Ce premier livre d’Isabelle Sauvage rend hommage aux sœurs de sang et de cœur : celles, présentes et incarnées, celles qui vivent au loin (ou reviennent de loin ?), mais dont la présence flottante est pourtant effective. Se compose une partition dans laquelle se répondent et se suivent, comme dans une fugue, un certain nombre de motifs réunissant les silhouettes aimées. Les amies et les sœurs pourraient ainsi être le sous-titre d’un ensemble qui narre quelques jours vécus dans un endroit aussi insolite que magnifique : soit le phare de l’île d’Ouessant. Une précision finale indique ainsi : « Fractales a été écrit lors d’une résidence au sémaphore du Créac’h sur l’île d’Ouessant. L’auteur remercie le Conseil départemental du Finistère et le Parc naturel régional d’Armorique de lui avoir permis d’habiter quelque temps les lieux, avec Sarah Clément et Frédérique de Carvalho. »

 

Les femmes ici réunies dans l’imaginaire et dans l’espace-temps réel d’une résidence d’écriture ont toutes été des petites filles. Certaines sont des mères, des épouses, des tantes, d’autres pas. Certaines ont donné naissance à des filles – les pères, les hommes et les frères ne sont pas convoqués. Princesses et sorcières, magiciennes et oracles, elles dansent, chantent, font des courses, célèbrent, cuisinent, écrivent, murmurent, écrivent, voyagent, réconfortent, accueillent. Celle qui dit « je » cadre leurs gestes et leurs déplacements, leurs apparitions comme leurs disparitions. Elle les conduit jusque dans la page au sein de laquelle vont s’organiser et se déplacer ce ballet d’ombres. En effet, tout part d’un « cadre vide » qu’Isabelle Sauvage nourrit de paysages et de scènes jamais figés ni arrêtés : ce « cadre » est emprunté à Roberto Juarroz, qui écrit dans Douzième poésie verticale « … accrocher au mur un cadre vide/pour qu’à s’y figer ne s’épuise aucun paysage ». Étrangement, c’est à partir d’un lieu circonscrit et fermé, entouré par l’océan, qu’un territoire mental très vaste, qui ne connaît plus les contraintes temporelles ni spatiales, trouve l’occasion de se constituer. Scène mentale (sup)portée par les rêves et les souvenirs, mais aussi les éléments naturels : ce sont ainsi les vagues qui offrent parfois au sujet écrivant les éléments constituant les épisodes rassemblés. « Je vais me raconter une histoire. La mer m’appelle, me conjure de continuer./Je croyais que c’étaient des coups de feu mais ce sont les détonations des vagues qui claquent sur les rochers./La mer en colère. Et l’écho des détonations./Il y a les détonations des vagues et les murmurations des oiseaux./ Je vais les lire, ces vagues. Je vais les dire. » Entreprise « folle » et cependant poursuivie tout au long de ces fragments ordonnés.

 

Isabelle Sauvage organise et monte en effet ses textes grâce à une numérotation en bâtons, aussi simple qu’élégante. Elle propose un chiffrage qui met en avant l’unité, grâce au I, mais une unité toujours regroupée dans un groupe, les cinq IIIII réunis et distingués les uns des autres par un blanc. Ce classement et ce mode de décompte rappellent que le sujet n’est pas grand-chose sans le collectif, et rien du tout sans la communauté des femmes. Tout je vient d’un nous, recherche le nous, et participe d’un nous futur. Or le je qui cadre, enregistre et déploie ces présences féminines est lui-même cassé : blessé, handicapé, fracturé, il avance néanmoins coûte que coûte. Marche, danse, se déplace. Béquilles et aides de toutes sortes l’accompagnent dans ce cheminement, également intérieur. Ce je lutte, combat, tombe. Mais il se relève, porté par un chœur qui veille, protège et accompagne. Il « subit » le vent et d’autres forces physiques et psychiques qui, certes, l’entravent. Pourtant les jambes, même ankylosées, parviennent à désentraver les chaînes matérielles et mentales. Et même si les autres femmes et compagnes, elles aussi, connaissent divers accidents, aucune entorse ne parvient à figer l’entraide et la solidarité féminines. Ces figures, à l’écoute de la puissance de la nature (océan et oiseaux notamment), trouvent toujours des ressources pour continuer de vivre. Si certains renoncements sont inévitables, si diverses fractures et accidents abîment définitivement les corps et les âmes, ces derniers sont toujours capables de réinventer ces cadres vides au sein desquels proposer des chorégraphies. Elles parviennent, lentement mais sûrement, à donner à chacune le silence et les mots dont elle a besoin pour exister.

 

Ce livre qu’invente Isabelle Sauvage, on le quitte avec mélancolie, à l’image de ce que le je dit ici des rapports qu’entretiennent les femmes avec leurs maisons : « Je crois que les femmes meurent de quitter leur maison. La mère était malade, mais elle meurt de n’être plus chez elle. Folle mais dans sa maison. » Fractales : on y est, on y est bien ; protégé, entouré, écouté. Oui, c’est un livre qui donne une place au silence de son lecteur. Un livre-sentinelle, un livre d’écoute, un livre d’appui.

 

Anne Malaprade      

 

Isabelle Sauvage, fractales, éd. Isabelle Sauvage, collection présent (im)parfait, 2026, 70 p., 14 euros.

 

Extrait 1 :

Pendant que je suis là je ne vais pas là-bas. La dernière sœur depuis un autre continent l’appelle, sa mère, deux fois par semaine, mais ne m’a pas vue malade.

Faillir, ne pas faillir, ni me justifier.

 

Tous ces renoncements mais ne pas faillir, jamais faillir. Ne rien peser ne rien poser, seulement un cadre vide, tableau à peindre, à effacer ou recouvrir, chaque jour.

 

Extrait 2 :

Une femme de l’île nous a apporté l’autre jour un gâteau qu’elle avait fait pour nous, geste rituel, ancestral. Un far, c’est géographie et toponymie. C’est elle qui venait nous rendre visite. Chez nous.

C’est ce qu’on dit ici : « chez nous ». « On rentre à la maison ? » « Il y en a à la maison »… Ici c’est chez nous pour un temps. Pour l’instant.