Laure Mandeville, « De l’amour de la culture russe à la défense de l’Ukraine, la quête de vérité de Georges Nivat », lu par Florence Trocmé (III, 13, notes de lecture)


Une fois n’est pas coutume, compte rendu d’un article autour du traducteur Georges Nivat et du poète ukrainien Vasyl Stus.


 

Dans un très long article du Figaro, la journaliste Laure Mandeville rend compte d’une visite qu’elle a faite au traducteur Georges Nivat qui a publié récemment sa traduction de la poésie du poète ukrainien Vasyl Stus (1938-1985). La richesse de cet article nous a incités à en proposer une note de lecture.

Voici donc le trio de protagonistes :

Laure Mandeville, journaliste, est spécialiste du monde slave mais aussi désormais des Etats-Unis et souvent présente dans l’émission C’ dans l’air.

Georges Nivat, né en 1935, est un universitaire français, historien des idées et slavisant, traducteur spécialiste du monde russe. Professeur honoraire de l’université de Genève depuis octobre 2000, il a été l’un des traducteurs d’Alexandre Soljenitsyne et a également collaboré avec la maison d’édition L’Âge d’Homme, dont il a dirigé la collection Slavica consacrée à la littérature russe et la littérature d’Europe orientale.

Enfin, Vasil Stus est un poète ukrainien, très méconnu en France, et que les éditions Noir sur Blanc viennent d’honorer avec un magnifique livre, Palimpsestes, poésie et lettre du Goulag, traduit donc par Georges Nivat. Né en 1938 dans la région de Vinnytsia, il grandit dans le Donbass où sa famille s’installe peu après. Il étudie la philologie à l’institut pédagogique de Donetsk, puis poursuit des études supérieures en littérature à Kyiv. Sa poésie, marquée par un style moderniste et une profonde dimension existentielle, exprime un attachement farouche à la langue et à la culture ukrainiennes, à une époque de forte russification sous le régime soviétique.
Son engagement politique éclate en 1965 lorsqu’il se lève publiquement, lors de l’avant-première d’un film de Sergueï Paradjanov, pour protester contre l’arrestation de plusieurs intellectuels ukrainiens. Cet acte lui coûte son poste universitaire et son exclusion de l’Union des écrivains. En 1972, dans le cadre d’une vague de répression contre l’intelligentsia ukrainienne, il est arrêté pour « propagande anti-soviétique » et condamné à cinq ans de camp de travail en Mordovie. Libéré en 1979, il rejoint presque immédiatement le Groupe Helsinki ukrainien, organisation de défense des droits humains, un geste qui le ramène en détention dès 1980. Considéré comme récidiviste, il est cette fois condamné à dix ans de régime spécial et envoyé dans un camp particulièrement dur de l’Oural. Il continue d’écrire clandestinement, malgré la confiscation répétée de ses manuscrits.
Il meurt en détention en septembre 1985, dans des circonstances liées aux mauvais traitements qu’il subit, après une grève de la faim. Réhabilité après l’effondrement de l’URSS, ses restes sont rapatriés et réenterrés à Kyiv en 1989 lors d’une cérémonie qui rassemble une foule immense. Aujourd’hui, il est considéré comme un symbole de la résistance culturelle ukrainienne face au totalitarisme soviétique.

 

Dans la chapeau de l’article, on peut lire que bouleversé par l’invasion russe, Georges Nivat a décidé de répondre à cette catastrophe en apprenant l’ukrainien et en traduisant le grand poète Vasyl Stus pour la première fois en français.

Laure Mandeville le rencontre donc en Suisse et l’écoute dire, en ukrainien des vers de Stus : « Chemin destin, Chemin douleur/ Sur cette croix sans fin, sur cet effroi/ Vision sans fin d’un cri de mort/ Ukraine, accorde-moi chemin d’honneur. Ukraine, accorde-moi Visage sans peur », dit le poème. Il faut savoir que la poésie de Vasyl Stus « écrite dans l’enfer minéral du goulag, de Perm-36 à la Kolyma, dans les années 1970 et 1980, décrit le destin douloureux de ce poète et de la nation ukrainienne, martyrisée mais toujours combative et vivante. Inutile de dire à quel point elle résonne d’une poignante actualité. Sur le front, les soldats ukrainiens lisent Stus !

Georges Nivat, devant la catastrophe de cette guerre, a donc décidé d’apprendre l’ukrainien, s’est attelé à la tâche pendant plus de trois ans, pour pouvoir en venir à aborder l’œuvre de Stus. Il dit « placer le poète à l’égal de Boris Pasternak, de Paul Celan et d’Ossip Mandelstam »« Stus s’est hissé parmi eux par le mariage de la douleur des grands brûlés avec la lucidité des grands fondateurs de l’Europe, Homère l’aveugle ou Dante l’exilé », a écrit Nivat dans la revue Connexe. Stus l’a émerveillé, « consolé » et « sauvé »
On apprend que « des centaines d’agents du KGB » ont tout fait pour empêcher que cette poésie soit jamais publié et qu’ils auraient détruit plus de 50 des cahiers du poète.

Démarche extraordinaire de Georges Nivat : « Faire l’effort d’apprendre la langue de Stus entre 87 et 91 ans, et de traduire les écrits de cette figure chérie de la littérature d’Ukraine, jamais parus en France jusqu’ici, a été la réponse proprement extraordinaire que Nivat (…)  a imaginée pour faire face au choc dévastateur de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. « Pilier français de la culture russe », comme le définit l’intellectuel Alexandre Arkhangelski, il a vécu le 24 février 2022 comme « une catastrophe ». Une blessure profonde, dont on sent bien, en dialoguant avec lui, à quel point elle reste à vif. « Depuis quatre ans, mon père vit un véritable drame », confie sa fille Anne Nivat, elle-même journaliste spécialiste de la Russie.

Je relève aussi sa très courageuse lucidité : «  Nivat parle de son geste comme d’un « mea-culpa » pour ne pas avoir compris suffisamment la nature du danger impérial russe et du pouvoir poutinien. « J’ai enfin compris que l’étude du russe à la Sorbonne et à Oxford m’avait obligé inconsciemment et insensiblement à accepter l’impérialisme russe » et éluder les autres voix. L’onde de choc vécue par le russologue « reflète le séisme que traverse la nébuleuse des slavisants européens, très ébranlée », note le spécialiste de la Russie Wladimir Berelowitch, qui s’inclut dans ce groupe. Il dit que, dès 2014, lui-même avait discuté avec une collègue la comparaison entre Poutine en Crimée et Hitler dans les Sudètes.

Je ne développe pas plus avant ma lecture de l’article, très axé sur l’histoire de Georges Nivat et que l’on peut découvrir sur le site du Figaro.

Poesibao reviendra plus largement sur le livre du poète ukrainien. Avec notamment des extraits du livre.

 

Florence Trocmé

 

Vasyl Stus, Palimpsestes, Poésie et lettres du Goulag, préface, traduction de l’ukrainien et commentaires par Georges Nivat, Les éditions Noir sur blanc, 2026, 29€

Article du Figaro