Isabelle Garron, « le poème tangent, une geste », lu par Isabelle Baladine Howald, (III, 10, notes de lecture)


Une enquête poétique soulève la question du faire d’artistes femmes, qui ensemble se trouve chacune, en soutenant également les autres.


 



« La poésie n’a pas d’endroit. Elle erre puis elle fixe. » (I.G. p 234)


A partir d’une expérience de rencontres avec 17 artistes femmes, visuelles, toutes citées à la fin du livre, d’un collectif, La Tangente, lui-même né de l’éphémère et si intéressante Nuit debout, Isabelle Garron, qui finit par rejoindre le groupe, écrit ce livre de poèmes-récits, où le fil conducteur est uniquement la création. Un collectif de femmes, un hasard ? la question est constamment présente dans ces nombreux entretiens et tentatives de compréhension de soi, éclaircissements et finalement d’acceptation de cette prise de tangente qui finit toujours par mener à un point précis. « La poésie n’a pas d’endroit. Elle erre puis elle fixe. L’écriture du poème tangent trouve son lieu d’écoute de ces voix différentes mises en commun ici. Ici la parole de l’artiste est la poésie. » (Isabelle Garron). Elle ajoute en fin de livre « j’écoute le ressenti collectif pointant une situation exceptionnelle pour la tangente dont la réduction ne peut qu’aboutir à la réalisation d’impensé » (p.232).
C’est étonnant comme ce beau livre est plein de volonté et d’incertitudes. C’est très beau, ce geste d’Isabelle Garron de faire de tous ces entretiens des poèmes, comme de l’extérieur, reprenant les paroles des autres avec attention, disant ses propres doutes mais aussi ce qu’elle y a trouvé pour elle-même. C’est une tentative poétique en soi.

Dix sept propositions :
« Ici », oui : ici en effet, un lieu (la Tangente d’abord comme lieu) mais surtout, en effet, ce point. Précis. J’aimerais le mot « décis » pour décision mais c’est le l’adjectif « « décidé », qui ne me semble pourtant pas tout à fait le même. La précision revient comme un leitmotiv dans l’écoute, dans l’écriture. L’ensemble du trajet pour y arriver est nommé « une geste », qu’on peut entendre comme mouvement ou chant (« chant épique en vers et en prose brisée » (p. 229). 17 propositions pour définir la décision sont imprimées sur la couverture vieux rose, 17 pour ces 17 femmes qui cherchent, se cherchent, obstinément « c’est une décision de faire ça » (p. 15). « Ça », c’est de l’art, toujours à haut risque pour les femmes, qui pourtant n’hésitent pas. Les avis divergent toutefois, entre celles qui assument le mot « artiste » et celles qui disent plutôt : « je ne me vis pas comme une artiste/mais comme quelqu’un qui fait de la peinture. » (p.32). « Artiste femme ça n’existe pas/ je suis artiste, ça s’arrête là » (p. 16), « être une femme et être artiste/est une question/une question qui vient/avec la tangente » (p.18). Ou bien « je suis artiste/je suis artiste et femme/et le et importe » puis la même ajoute : « le travail que je fais n’est pas/spécifiquement féminin/c’est un travail artistique » (p. 54). Le pronom je est toujours en italiques, car il est ici multiple. Il peint en noir (« un non-choix » pour l’une d’entre elle p. 35) ou en couleurs. C’est un je féminin mais qui ne tient pas compte de son genre dans son acte artistique. En même temps la question est quasiment toujours abordée, évoquée, comme si elle était inévitable, moins par elles que par les autres. Le neutre » est parfois souhaité, (p.42), je crois que le neutre soulage. J’aime beaucoup le neutre, le das, le es. Dans la poésie il me soulage aussi. C’est un espace, une sorte de tangente aussi.
L’art des femmes est une minorité, tout le monde en a conscience, à l’heure actuelle nous sommes éberlué(e)s (et quant moi révoltée) par la soi-disant re-découverte – découverte en réalité, de nombre de peintres qui sont des femmes et ont fait un travail superbe. Je déteste ce mot de Picasso « je ne cherche pas, je trouve », je trouve que les femmes artistes sont des chercheuses et c’est tellement plus intéressant : « il faut plusieurs décennies d’activité/pour me dire qu’est ce que je fais là » (p.63), c’est-à-dire où je suis et ce que je fais, là.
Dix sept témoignages répartis en dix sept parties, composés de poèmes de quatre vers puis de trois et ainsi de suite. Chaque trajectoire est différente, sentiment puissant ou refoulé dans l’enfance, difficulté des débuts, curiosité, doute et choix, c’est à dire : décision.

La tangente :
De même l’interrogation, l’incertitude quant au terme « tangente », l’aime-t-on ou non, se sent-on faire partie de ce mouvement transversal, est-il le nôtre, y sommes-nous forcément affiliées ? « On prend la tangente/On traverse la France/comme ça en biais » (p. 39) il évoque la liberté, l’individu, le choix, le biais, la fuite.
Historiquement, comme l’explique Isabelle Garron, c’est un mouvement et un lieu de femmes en Allemagne, qui a fait des émules en France : « on y aborde des sujets ans qu’il y ait d’attente   ça va jusqu’à l’exposition de l’atelier   Jusqu’à maintenant        c’est plutôt se connaître    se montrer son travail » (p. 95). La question d’un groupe où l’on trouve aussi de « la douceur », de « la légèreté », sans « enjeu », « pourquoi ne pas s’accorder ça. » (p. 96) Un laps. Un sas. Venir, se taire, regarder, participer, montrer ou non, « le rapprochement et la différence s’expriment ». (p.96) Dix sept parties à nouveau se succèdent, peut-être les plus intéressantes du livre, avec la même recherche de « place », d’interrogation sur le mot et le sens du mot « tangente », l’histoire des femmes surgit dans le silence » (p. 105) mais jamais il n’y d’amalgame, c’est toujours l’histoire d’une femme, qui surgit, possible dans ce lieu et ce temps proposés : « j’ai reçu un coup de tangente     dans cette histoire ce qui me plaît c’est que ça n’a pas été délibéré » (p.129) et puis ça devient ce point fixe, ce repère, cette décision.

Chercheuse, on y vient :
Le mot est dit, auquel j’avais pensé, chercheur, chercheuse, en 17 parties toujours : « partir du très ouvert et aller vers l’infime » (p 147). Tout tourne autour du mot et de la figure de l’artiste. L’artiste fait quelque chose en plus ou retire quelque chose en moins. « Je fais ce que j’ai à faire » (p.148p.). Le travail est intense. Rien du dilettantisme dans cette action. Il faut travailler. Travaille, se dit-elle tous les jours. « Tous les jours devoir aller creuser dans mon tunnel/ça demande une grande ténacité. … j’ai vraiment besoin d’avoir des objectifs /puis de penser la projet/penser ce qui est ». (p.159), ou une autre : « je crois que je suis en train de creuser/et creuse ça engage à fond » (p.222) au détour d’une autre page « depuis bientôt deux ans je travaille l’air » (p.168), et un « hop à l’assaut » (p.183) qui me met en joie ! « J’aime quand il y a de la vitesse/de la vitesse et l’explosion ».  Avoir toujours la conscience qu’on fait, du geste manuel de faire : « je suis pas à pas mon aventure » (p. 225).

L’enquête poétique
 :
Quelques pages closent ce volume qui m’a tant remuée, parce que je suis moi-même et avant tout poète – qui lit les poètes, expérience réelle. Une sorte de texte presque militant, dédié à Delphine Seyrig, inspiré autant que de Brecht (« Ecrits sur le théâtre ») que de Lacoue-Labarthe (« la poésie comme expérience », décidément essentiel) : « il faut choisir ». L’injonction est parfaite » et rejoint le « hop à l’assaut ». « Le vrai sujet et le moyen du poème tangent en sont « la décision de l’art » (Simone Weil). Isabelle Garron raconte son arrivée à la Tangente, ses questions, son engagement, ce que cela lui a apporté : « je vais partir du poème tangent en partant du lieu devenu familier de leurs voix mêlées au cours de nos conversations… je comprends qu’il y a une intimité de la parole mise en commun. C’est cela qui m’arrive : ce chant que j’entends et qui m’invite à aller au devant de chacune. » (p.236). C’est ce qu’elle appelle une enquête poétique, pour découvrir selon le mot de Benjamin « un état des choses ». Elle explique sa manière de procéder en trois propositions :
Discuter la formule artiste femme, d’où son corollaire : la décision
Que fait chacune au sein de la Tangente, comment se ressent-elle ?
Le faire de chaque artiste
A plusieurs, chacune se déploie.
Et Isabelle Garron ? Isabelle Garron, elle, est poète. C’est précis.

Isabelle Baladine Howald


Isabelle Garron, le poème tangent, une geste, Flammarion, coll Poésie, 2026, 240 p., 22€