Irène Dubœuf, “Palpable en un baiser”, lu par Pascal Boulanger


Pascal Boulanger célèbre ici, pour les lecteurs de Poesibao,  ce qu’il ressent comme la “délicatesse” des poèmes de ce recueil.


 

Irène Dubœuf, Palpable en un baiser, Editions du Cygne, 2023, 60 p., 10€


C’est le mot délicatesse qui me vient immédiatement à l’esprit quand je lis les poèmes de ce recueil. La poésie, quand elle se fait délicate, est le point d’appui qui accueille la lumière – son baiser – mais une lumière intérieure, sans mouvement autre que l’attente de ce qui s’est déjà donné et fait retour. Le baiser mystique – celui du poète – celui jamais donné / celui qui ne meurt pas, s’incarne dans l’adresse ontologique du « tu », qui a disparu et qui s’est tu, et tout autant dans la peau des mots.
La condition de l’être est d’être dans la proximité silencieuse avec les choses, avec leur empreinte et leur blancheur. L’adhésion au monde, à condition d’y voir et de surmonter le gouffre de la perte et du deuil, brise le chant emphatique. Le poème, précisait Claudel dans ces Cinq grandes odes, n’est point fait de ces lettres que je plante comme des clous, mais du blanc qui reste sur le papier.
Le poème d’Irène Dubœuf ne s’empêtre pas dans le drapé pesant du ton sacral ou de la pesanteur anecdotique, son adhésion à la vie se ménage un retrait. Son approche est celle d’un baiser – pas un rapt – sur le visage des choses perdues et remises :

Le silence

On m’a remis ta montre :
elle consumait les heures
comme si de rien n’était.
Ton bracelet, je le porte
pour que brille encore
l’or des temps heureux.
Les bijoux de ceux qui ne sont plus
ont la densité charnelle du silence.

Ce qui remue le cœur c’est l’abondance, un mois chargé de fleurs, et son revers le rictus immobile du néant. Chaque détail, dans son ubiquité tendre ou tragique, relève de l’amor fati, car la manifestation du sensible est la réalité même. Accepter la vulnérabilité, c’est creuser le plus intime en soi – le plus invisible – quand se nouent les brûlures insomniaques de la solitude avec l’éclat du printemps et la renaissance du souvenir.
J’ai pensé à Pierre Jean Jouve, à cette phrase : La beauté est la résolution, la délivrance et l’apaisement, pour toutes mémoires qui se sont présentées, en lisant ce beau recueil du vivre sans rien posséder. La poésie d’Irène Duboeuf refuse la contre-façon d’un monde plein afin de ne pas perdre contact avec l’inéluctable déchirure du deuil.

Calligraphie du givre

Toi. Partout et nulle part.
Ma main te cherche dans la paix du matin.
Le givre écrit sur la vitre
des lettres de cristal que viendra brûler
le premier soleil
dans l’indifférence insolente du Jour.

Pascal Boulanger

Irène Dubœuf, Palpable en un baiser, Editions du Cygne, 2023, 60 p., 10€