Hervé Micolet, « Les Cavales, 2 », lu par Marc Wetzel (III, 5, notes de lecture)


Marc Wetzel s’appuie sur des larges extraits pour explorer de manière très philosophique ce deuxième livre des Cavales d’Hervé Micolet.



Ne te prélasse pas dans l’Être, fonce en lui-même avec lui !

… Craignons
cette heure qui tombera sur nous
dans un instant, prenons garde

au Midi comme au Minuit,
davantage au Midi
qu’au Minuit, l’un offusque l’autre

à bon compte.
À midi les morts
veulent être seuls comme une heure
sans ombre, cela se sait en Italie

ou dans la noire Espagne. Toi, là-bas,
c’est aller à ta perte que d’aller
dans la paresse et l’oubli

aux choses irrésistibles,
à l’herbe sans empreintes,

à l’ombre en voûte, à la fontaine
aux trois perrons, et là de s’endormir
sous de faux ombrages. En Grèce

comme encore devers la Crète
sur la mer brûlante de Lybie,

aller s’oublier auprès des sources
ou des fontaines, ou regarder
avec trop d’insistance de grands arbres

à l’écart est sottise sous le soleil
qui tombe à verse …

(p.49-50)

Tome 2 des « Cavales », donc, deux ans après le tome 1, et le tout après vingt ans, au moins, de travail silencieux. Ces énigmatiques Cavales proviennent, explicitement, du début du fameux poème de Parménide, notre présocratique penseur de l’Être. On y voit des juments tirer un char, emportant notre homme, guidé par un cortège de jeunes filles l’escortant jusqu’à Dikè (la déesse du droit chemin, et de la juste répartition) qu’elles vont persuader de lui ouvrir l’accès à ce qui est vraiment. Cette initiation à la réalité véritable n’est faite ni par les cavales (qui n’ont et portent que l’impulsion, sont simples moyens d’un élan qu’elles servent), ni par les jeunes vierges (qui savent l’adresse du lieu de révélation, mais n’y feront que déposer notre homme, s’écartant devant le seuil pour aller, sans doute, orienter le candidat suivant), ni, bien sûr, par l’Être même qui laisse la déesse (assez informée de Lui pour savoir ce qu’elle dit, mais déjà elle-même trop formée de Lui pour en savoir tout) s’en expliquer. Ce livre ne se nomme pourtant pas « Les jeunes filles », ni « Dikè », ni « l’Être », mais bien « Les cavales » – qui n’ont que l’habile appétit de leur galop (ne disant que le fracas de leurs sauts), et vont où le désir issu d’autres les mène (leurs bonds tumultueux et passifs : de simples balles que se renvoient les chevaliers du mystère !). Qu’est-ce à dire ? Que le devenir repose sur elles (le rythme aveugle du monde est sa seule substance)? Ou même qu’elles sont tout l’Être accessible (au sens où ces cavales seules sentent et meuvent la présence suffisante) ?

Ce recueil n’est pourtant en rien philosophique (ses formules sont sans concepts, ses séquences sans inférences), mais le « patronage » parménidien y est central. Que disait la célèbre double tautologie de Parménide (« L’être est, le non-être n’est pas ») ? Ceci : de quoi que ce soit, on ne peut dire ni qu’il n’est pas (car alors le non-être serait en retour quelque chose de défini, alors qu’il est indéfini), ni que « il est et il n’est pas » (car qu’il ne soit pas s’ajouterait au fait qu’il est, et alors le fait qu’il est serait incomplet). La conclusion est que de quoi que ce soit, on ne peut dire que : il est, et ce qu’il est. L’être, seul à pouvoir être défini comme seul à devoir être complet, a donc, seul, présence suffisante : le non-être échappe à toute position, et n’est pas caractérisable ; l’être résiste à toute suppression, et n’est ni divisible ni altérable. Dikè résume ainsi la sagesse grecque : savoir se contenter de la présence suffisante, en ne déplorant plus l’absence nécessaire. « Être » est ici sans mystère, puisqu’en lui propriété et présence sont la même chose : on a réalité par la propriété d’être présent, et l’être assez activement et durablement pour jouir des propriétés qu’on a.

Parménide, on le sait, est mort trois fois, ou en tout cas a été anéanti (!) en trois coups décisifs : par Platon montrant que, loin que l’être soit seul pensable, il faut une différence entre sujet et attribut pour que quoi ce soit soit pensable (entre l’être et le non-être, il y a l’autre, qui caractérise l’être et tient en respect le non-être). Par Aristote montrant que l’être fondamental est la substance, qui n’est pas tout l’être : elle n’est qu’une catégorie (celle de subsister par soi) de l’être, et peut, elle, recevoir des états contraires sans en être contredite ni détruite. Par le Christ enfin montrant que l’acte d’être est premier et impensable, mais que l’être même n’est que second et pensable : l’acte d’être est cru dans la foi, approché dans l’espérance et servi dans la charité. Mais Hervé Micolet ne retient du poème ontologique de Parménide que ses cavales : choix à la fois cavalier (impertinent) et chevaleresque (généreux), mais d’une mélancolie sauvage, sans complaisance aucune. Ça ne veut pas dire : la cavalcade désordonnée de ma vie est sa seule réalité, mais plutôt : partout et toujours, ce qui n’aura fait qu’apparaître et se soucier de soi n’intéresse pas (ou plus). C’est alors dire trois choses :
Ce qui est vraiment, c’est le mouvement d’aller, c’est l’auto-relance, c’est s’abandonner sans peur à ce qui vient du fond de soi, c’est le courage de s’y tenir définitivement et complètement, c’est la suffisante course à la présence, c’est bonnement penser que « vivre vit et ne pas vivre ne vit pas » :

Or un grondement rauque,
de moi, me réveille en sursaut,
et ce propre grondement m’épouvante,
car poussé de la gorge c’est
de l’oreille divise qu’il est entendu,
et celui-ci je ne me le connaissais pas
et l’entends encore, et recule
dans mon propre élément
comme fait la crosse
au coup de chien du fusil
 (p.134)

Puis : ce qui compte vraiment, c’est le bras des dames; celui qu’on est vraiment, c’est celui « qu’on reconnaîtrait à la femme/ qui est à son bras » (p.117), la dame qu’on aura mérité de séduire et qui départagera souverainement nos mérites :

Son amie
est si belle que sa beauté chaque jour
grandit, que beaucoup l’enviaient
lui dans la rue avec elle
à son bras. Qui est cette dame
enrichissant le bras du cavalier,
demandait-on. Enfin
comme des nageurs épuisés
s’agrippent l’un à l’autre,
en fait deux excellents animaux
sans qu’il y en ait un pour avoir l’idée
d’apaiser l’autre, tous deux s’éreintent,
l’un sur l’autre s’entraînent à
des malentendus sans trêve
ni repos que le terrassement
de tous les deux. (…)
Quelle chance
c’était, quel dam,
quelle merveille
 (p.116-117)

Enfin, ce qui vaut toujours, c’est ce qui agit partout, c’est ce qui permet, à l’avance, à toute chose d’interagir avec d’autres, pour se préparer à devenir avec elles réelle. Il est impossible de se préparer à naître (car le non-être est stérile), et vain de se préparer à mourir (le deuil préventif serait plus absurde encore que la mort), mais il est utile et sage de se préparer à devenir réel, ou plutôt d’accompagner le pouvoir qu’a le réel de se produire. Même si ce réel est notre crépuscule, malheur ou démission, notre mélancolie veut alors bien que le génie du réel soit le sien, et non le nôtre. Nous ne ferons plus partie des moyens du bord du grand Vaisseau, mais aurons assez anticipé la relève pour ne pas envier sa prochaine lumière, et accoster au naufrage même :

Toute promenade donc peu à peu
se disperse, mais c’est d’emblée
qu’elle se décompose, et les siens
un à un parsème puis abandonne
à soi. Nous voici en deuil
ainsi qu’on l’était d’emblée,
et du fait d’une ombre passée
chez les choses furtives,
d’un amollissement dessous les cils,
comme le précurseur qui va
dans les entrailles pendantes du ciel,
c’est par avance qu’on s’était assombri
 (p.73)

C’est cette mélancolie qu’on voit, selon Jean Vioulac (« Métaphysique de l’Anthropocène », I, p.307), chez le chrétien lucide, qui sait bien qu’il n’y eut qu’une âme parfaite, qui, même ressuscitée, ne reviendra pas (hors de nous). Le Christ mérite que nous tuions notre pauvre moi failli, même si ce ne sont que les bribes de Moi d’un Dieu mort que nous pourrons mettre à sa place. Il nous faut faire le deuil de celui même qui nous donnait d’à jamais nous délivrer d’endeuillement. Le Christ n’est mort pour rien que si nous n’avons pas, avec l’impeccabilité qui dépend de nous, préparé sa réadvenue en nous. Et quelle est l’œuvre d’un poète, sinon faire que le mort qu’il sera devienne dès maintenant et en elle, assez esprit pour hanter ceux qui voudront bien comprendre l’effort de son monde ? L’homme se détruit parce qu’il sent qu’il ne mérite pas d’être le dieu qu’il se fait devenir, mais ne saurions-nous donc plus, dans l’art, nous hanter favorablement les uns les autres ? Et devenir humbles et énergiques cavales du char d’après, prêtes à s’atteler ? 

Et quand on s’en va
ainsi et que cent derniers arbres
se courbent sur la route encore pavée,
Dieu dans sa cire pénétrée d’amour
qui s’enlace de toujours aux nymphes
avec un dépit à la bouche, sait bien
où s’en retourne son homme
(p.162)

Car où s’en retourne sûrement tout homme ? À la fois à la fin de son être et à l’Être. C’est l’Être même qui nous prive d’être. On n’en finit pas avec l’être, mais l’être est fini : voilà l’infatigable fatigue de la mélancolie. L’existence redonne perpétuellement sur elle-même, mais toujours autrement : l’ombre de l’Être retombe indéfiniment sur l’être qui pense. « La tristesse est un malheur qui passe » dit Comte-Sponville, mais comment une vie se sachant elle-même malheur qui passe ne serait-elle pas mélancolique ? La vérité est ici que seule est immortelle la course anonyme des cavales. Et si l’amour guide le cavalier jusqu’aux portes de l’Être, c’est pour que sa fin puisse avoir lieu où le reste continue. La tout d’un bloc, la « d’un seul tenant » (Parménide) course de l’Être en lui-même nous dépose et nous remet « le soir, au gîte inconsolable« . Mais on aura cavalé, dit ce livre intrigant, noble et parfait : vivre est devoir avoir couru. Cours avoir couru.

… Alors
de par tout l’été, par tous les temps,
c’était bien des sortes de cavales

qui emportaient ces gens
dans leur route, qui rayonnaient
à partir du moyeu dans la Roue

générale, à grand gaspi,
grande récompense. Tantôt
c’était comme de se mettre en campagne
avec le geste en esprit de la razzia,
que sitôt Mélancolie

empêche. Le paradis
était là, Alma perdida
avec la douceur de vivre, âme

amoureuse. Chacun de tous côtés
dans l’énamourer sec déclare
et parle de l’unique chose, d’amour

afin de le faire naître et grandir
à la vitesse des fables de fait vérifiées,

ô le prolixe innamoramento. Certes

chacun avait un nerf tordu, chacun
son mauvais rêve avec
une mélancolie d’avance,

chaque bête de la domestique. Et
tous les efforts des sacrilèges vaincront. Tous les biens

seront gâchés comme exprès,
un à un. Toute la terre
sera gaste, sera foraine et puis

sera veuve. Et vous qui frayez
avec le vent qui vient, êtes
une bande de saints animaux

sous le sourire du dieu souffrant
des Mystères, et y laisserez vos os.

Vous le repenserez à nouveau,
que tout est vain. Fuir
les chemins, chacun s’en va

dans les chemins & les voies et fuit
au long et refait sur soi tout le chemin
qu’il est allé, et se remise, le soir

au gîte inconsolable …
 (p.68-70)

Marc Wetzel

Hervé Micolet, Les Cavales, 2, La rumeur libre, 240 pages, mars 2025, 20€