Hélène Dorion, « Un visage appuyé contre le monde et autres poèmes », lu par Michaël Bishop, [III/4, Notes de lecture]


Michaël Bishop propose ici une lecture approfondie et philosophique du livre de la poète québécoise Hélène Dorion, publié en Poésie/Gallimard.


À la question de la ‘rencontre la plus importante de sa vie’ posée à Reverdy, il a répondu ‘moi-même’. Réponse qui n’a rien de narcissique, rien de nombriliste, de banalement égocentrique; qui n’exclut nullement les riches fascinations de l’autre, un altruisme, une charité, une générosité même. Ce qu’elle contient, cette réponse, c’est une sûre conscience de tout ce qui est extraordinaire dans la possibilité de prendre sur soi une responsabilité face à sa propre présence hautement individualisée, unique même, dans un monde qui s’offre multiple, mouvant, paradoxal, secret mais manifestement explorable au sein de toutes les hésitations et douleurs, tous les rêves et plaisirs que cela représente par rapport à notre faire, notre action-dans-le monde. Et si, sans doute, chaque vie constitue une longue traversée des paysages de son propre être, son quoi, son comment, son pourquoi, lire l’œuvre d’Hélène Dorion, depuis ses premiers recueils, L’intervalle prolongé (1983) ou Retouches de l’intime (1987) jusqu’à Ravir : les lieux (2005), Le hublot des heures (2008) ou Mes forêts (2021), constitue une bonne occasion de puiser profondément dans les infinis plis et replis d’une telle auto-prospection humaine.

Née et élevée dans la ville de Québec, Hélène Dorion s’installe bientôt dans les Laurentides, fait des études de philosophie, découvre l’Europe, se fait publier par les grandes presses québécoises, belges et françaises et, première femme vivante dont l’œuvre (Mes forêts) est inscrite au programme du bac français, est nommée lauréate du Grand Prix de Poésie de l’Académie française en 2024. Un visage appuyé contre le monde et autres poèmes nous replonge pourtant dans les années 90, au beau milieu de cette longue et complexe exploration de sa présence à ce qui est, ce qu’elle est, et nous offre quatre suites, la première, éponyme, suivie de Sans bord, sans bout du monde, Les murs de la grotte et enfin Fenêtres du temps. S’appuyer sur : un être-avec, inéluctable, un rapport à déchiffrer, et sans doute accueillir, accepter, ou créer; et ceci sans savoir ce que ce geste va donner, car le poème décline, patient et impulsif, une sorte d’intimité de l’étrange, d’un vécu immergé dans une vaste altérité. Voici le poème liminaire du petit ensemble de poèmes intitulé Lettre qui ouvre la suite éponyme du recueil :

Neige légère, lente. Il n’est pas rare que le jour me laisse ainsi, éloignée des bruissements du monde, assez seule pour ne jamais cesser d’être seule. Une clarté se tient au fond de la nuit. Pierres, eaux, ciel – une lumière est descendue, vouée à l’ombre, au silence.
Sur la table, des lettres. Traces fragiles qui reposent sur ma vie – passerelles au-dessus de l’absence.
Neige légère, comme si la poussière du monde revenait sur nous. Il reste parfois peu de chose : quelques traits sur le visage, les lignes retenues au bout des doigts, des fragments entassés par le temps. Frêles éclats répandus çà et là, comme si la marque légère n’était pas encore la marque, comme si quelques flocons n’étaient pas encore la neige.    (37)

La neige, signe par excellence d’un attachement à la terre, à une présence vivante, pour tout Canadien ou Canadienne. Et puis sa délicatesse, sa magie, la presqu’immatérialité de cette chose qui impose la beauté et la terreur de son silence, la confirmation d’un isolement vivable au cœur même d’une curieuse, quasi cosmique luminosité. Neige et lettre, signes tous les deux d’une fragilité de ce qui est donné, choses et mots, légèreté ontique, impermanence, incomplétion, provisionalité, perte et une mortalité devant, au sein même de la vastitude d’une continuité avec son implicite temporalité loin de l’humaine ; signes ainsi, neige et lettre, d’un innommé, d’un indéchiffrable. Que le corps comme l’esprit ne cesseront de creuser selon leurs moyens entretissés. Et, comme dit Rilke, cité en épitaphe, notre ‘être ici’, compris comme précisément ce don, ce tout, qui, surtout nous ‘concerne’ (45), constitue notre tâche fondamentale, fondatrice, entraînant notre réponse qui peut être ‘répons’, simultanément, comme dirait Jean-Paul Michel. Et ceci ne sachant même pas où aller, où on en est, quoi faire, comment s’orienter, comment répondre (71-3). Et, choisissant d’écrire, ressentant l’inadéquation de l’écrit, l’aporie qui en bloque l’opaque et incertaine visée. ‘C’est toujours, lit-on dans Lettre encore, avec un même tourment que je vous écris, que je vous aime’ (81).

C’est ainsi que les poèmes de tout ce recueil restent – en harmonie, dirait-on, avec les célèbres formules de Char comme de Reverdy – le site fatalement enchevêtré d’un manque qui génère toujours le désir qu’il cache, celui-ci ne s’accomplissant, si on peut parler d’accomplissement-réalisation-aboutissement, que pour réaffirmer le sentiment de perte-deuil-absence, le cercle de l’action poétique se reformant ad infinitum. Le problème essentiel s’avérerait ainsi une incompréhension face à notre présence-au-monde, ‘notre pari recommencé de ce que nous sommes’, comme dit Dorion (95), l’élégiaque ce fol espoir d’une transmutation de ce qu’il est et charrie, jamais une saisie de cette altérité quelque part imaginée. Tout ceci sans ésotérisme, sans aucune expérience ou vision transformative, christique ou paranormale. Sans vraiment ce qu’implique si finement Heather Dohollau dans Matière de lumière : ‘ce que nous ne sommes pas / ce que nous ne sommes pas / est ce que nous sommes’. S’il est juste de souligner qu’Hélène Dorion lutte presque en permanence avec de tels mystères, ces étranges ‘puzzles’ existentiels et largement spirituels qui sont au cœur de tout notre être-au-monde, tout notre faire-dans-le-monde, toute la force invaincue de chaque vers, chaque strophe, reste que ni Un visage contre le monde, ni Mes Forêts, une trentaine d’années plus tard, ne parvient à creuser plus loin, plus profond, que ce que permet toujours la pointe élégante mais émoussée de leur burin. On est tenté d’y voir la résistance, sinon l’hostilité, du fer du monde contre lequel le ‘visage’ du recueil s’appuie, trop forte pour la contre-résistance que représente, comme dirait Jean-Luc Nancy, le geste de la poésie. Celui de Dorion n’abdique pas, certes, car le poème dans son implacabilité – Gérard Titus-Carmel a parlé de cet ‘os’ que le poème ne finit jamais de ronger – en est le signe le plus improbable et précaire même si la lourdeur du sans pèsera partout dans la deuxième suite de ce recueil et peut sembler signer une défaite.

Mais le sans qui veut l’emporter semblerait éluder enfin toute défaite, car le poème dorionien flaire cette ‘vérité irremplaçable se dressa[nt]’ en face et exigeant qu’il, le poème, la ‘recueille’ (111). ‘Patience dans l’azur’, écrivait Valéry; pour Dorion ‘un chant vient avec l’ombre’ (131, je souligne)), lumière ou lueur fatalement accompagnée de son ombre jetée, sans doute comprise dans une structure de l’inséparable, tout poème étant quelque part, comme note Pierre Dhainaut lisant Frère humain de Sylvie Fabre G., ‘poème d’extinction’. La logique de l’existence imposerait ainsi au poème l’absolu de ‘n’en rien refuser’, ‘vide et plein rassemblés’, lit-on (137), énigme et geste qui cherche intimement unis. Et cette union, ce télescopage dés alpha et omega n’empêche nullement déséquilibre et déboussolement; elle est plutôt cette mouvance du même d’un Héraclite, cette fusion d’un temporel et d’un éternel de Silesius pour l’étudiante de philosophie qu’a toujours été Hélène Dorion (v. les épigraphes, 286 et 303; v. aussi 261). Si le site, le geste même, du poème dorionien, est celui du passant, il est également celui du passeur, ce geste qui aide ceux et celles, l’auteure surtout, qui cherchent un comment-faire-et-être afin d’atteindre à ce que je nommerai une adéquation ontologique. Ce ne serait pas le geste de Charon naviguant le Styx, mais plutôt celui du grand poème du fleuve de la présence de Bonnefoy, Dans le leurre du seuil, où on lutte avec les courants et l’épaisse et opaque boue de ce qui est pour aller sur la route de son destin, y consentir, en inventer les termes et signes suffisants, loin de tout orgueil, toute présomption – mais assumant son agence morale. Prenant sur soi ce que Jean-Paul Michel nommerait son pouvoir de réponse, qu’il voit comme un devoir, un assentiment-sans-savoir-où-peut-mener le poétique, ce créer, cette auto-création ou auto-auscultation parlante, nécessairement librement symbolisée, métaphorisée. À bien des égards, tout le recueil urge dans le sens liminaire d’une gratitude, d’une louange synonyme de remerciement. Et la réponse générée, loin au-delà de ses signifiés, s’élabore dans sa mouvante rythmique, inhéremment musicale – ses sauts et ses blancs, ses saccades et ses caresses, tous les tâtonnements, questions et reprises de son déploiement, cet immense ressac de ses eaux contre l’atone, l’inanimé, le terne de la page. Puisant, certes, et profond, dans les symboles d‘origine-horizon-renaissance-aube-lumière-ombre, etc, mais reconnaissant à quel point, cet ‘aller’, puissamment cérémoniel, ‘ne [s’accomplit] plus loin / qu’en nous-mêmes’ (324). Voici, pour terminer, Salzburg I, un des poèmes de la dernière suite dramatisant-poétisant de compactes conversations ouvertes ou implicites avec Rilke, Bach, Hölderlin, Goethe :

Tu renais
puis meurs
à nouveau de ces riens
qui percent le cœur, cognent
contre le passé
mais le ciel, crois-tu
dépose quelques fragments
au bout de l’horizon
que tu portes en toi. (324)

Michaël Bishop

Hélène Dorion. Un visage appuyé contre le monde et autres poèmes. Gallimard, Coll. Poésie, 2025.