Hélène Cixous, « Et la mère pondit vite un dernier œuf », lu par Isabelle Baladine Howald. [Les notes de lecture]


Isabelle Baladine Howald se glisse ici littéralement dans l’écriture d’Hélène Cixous, qu’elle connait et ausculte depuis de très nombreuses années.


 

L’envol

Ce livre est un fruit, je peux choisir entre les poires (St Augustin), les pommes (Rousseau), les figues et les raisins (Derrida) ou la chair d’un cou maternel (Stendhal). Je choisirais quant à moi : framboise, mon préféré des fruits, doux sur la joue et si délicat, quoiqu’il rivalise avec abricot un peu mûr. Il n’y a pas de framboise dans le livre mais je sais que ça n’est pas grave, Hélène Cixous est très accueillante. Chez elle c’est Cambodge, Inde, Algérie, Allemagne etc. De même les amies et les amis, le bien-aimé, les personnages, Ève toujours nouvelle, et elle, multiples elles et quelques ils. Je ne sais pas ce qu’elle pense de iel. J’aime rêver sur ce ie, iè, iel chez elle comme sur une île ou comme un chant d’oiseau.

Pour en revenir au vol, elle, si elle a volé, c’est le vol lui-même, « je me serais à moi-même volé le vol … … C’est la littérature, œuvre par œuvre tout commence par un vol. Tout auteur est un ancien voleur ... … tes livres sont les fruits du vol des fruits. Pour que ça marche, tu dois être pris. … si par chance tu es pris, c’est alors que tout commence : te voilà dit criminel. Dicriminels. On t’accuse. On te fait honte…. Tous mes auteurs ça leur plaît d’être coupables. Ce qu’on veut, dis-je, en tournant lentement autour du pot, c’est la faute. … Ce qu’ils veulent goûter c’est le goût du châtiment. Tous rêvent d’être des criminels. Il y a un rapport étroit entrer le méfait et le fait d’écrire ». (p. 40, 41).

Mais ce livre est aussi un œuf : et la mère pond vite un dernier œuf, c’est le titre. Il y a aura toujours des énigmes chez Hélène Cixous, elle est une Pythie, l’Hyperreine, Néfertiti au long cou gracieux et aux yeux étirés, un oiseau aux ailes ouvertes, qui pond un œuf. En acceptant les énigmes, le livre s’ouvre. Cette fois le livre est un lièvre. Le livre n’est pas qu’un fruit, c’est un animal. Un lièvre ici, petit rapide, et qu’y a-t-il dans le lièvre sans e : un livre. Toujours. Et des revenants qui se tiennent tout à fait en vie grâce à elle, qu’ils s’angoissent de poètes ou de proches ou d’inventés. La généalogie allemande d’Hélène Cixous est dans les cendres de la Shoah, et dans la mort de l’homme de la famille des amandes, Mandelstam. Les cendres volent et les personnages aussi volent, beaucoup volent des fruits. Elle en déduit que réside ici la « faute » de nombreux philosophes, pourtant ce n’est vraiment rien de voler des fruits, mais il n’empêche qu’on est coupable. Depuis Kafka on sait qu’on n’a pas besoin de voler pour être coupable. Depuis Derrida « étrangement heureux » dans sa prison de Prague : enfin arrêté, enfin reconnu coupable, enfin tranquille. Il est reconnu coupable de transport de drogue et en est soulagé, pourtant il n’avait rien fait.

La faute est le noyau dans le fruit. L’ombre de Kafka s’avance, le grand fautif innocent.

Après la Shoah, l’Algérie (J’avais écrit l’élégie…) : « chez moi chez mon père les langues étaient honorées à l’égal des dieux. Mon père parlait arabe, il se mit à l’allemand pour venir à la rencontre de ma grand-mère Omi et ma mère alla vers mémé ma grand-mère oranaise en passant par l’espagnol. Les vocables voltigeaient à la table de famille. J’attendais mon heure. Mais je suis restée hors langue, devant la porte : lorsque j’eus dix ans, mon père me donna deux maîtres l’un d’arabe, l’autre d’hébreu. Les premiers mots que j’appris à lire et à écrire de mon jeune maître arabe – je me vois traçant mes premiers traits, c’était El Bab » (p. 68) En langue Cixous, c’est évidemment Babel. Naissance d’une écrivaine et de sa magie, des héritages et des « destinerrances ». On s’en va, à la fin, vers un livre dit pour enfants, Max et Moritz, deux enfants qui sont les champions du vol de gâteaux.

Virtuoses variations baignées dans une philia infinie. On ne peut qu’être amoureux de la philia, ce sentiment diffus mais pas confus, cet infini d’amour et d’amitié. Ce livre de philia qui court très vite, à toute allure comme l’écriture d’Hélène Cixous, si rapide, si volatile. Là on commencerait à déconstruire, cette « apparition » qui en fâche tellement alors que c’est une merveille, une espérance, une arrivée.

Ce sont des fragments de lectures que j’ai attrapés au vol, ces effilochages de phrases qui demeurent comme des fins de nuage dans le ciel, des moments d’éblouissement qui continuent d’éblouir une fois les yeux fermés. Un envol.

Isabelle Baladine Howald

Hélène Cixous, Et la mère pondit vite un dernier œuf, Gallimard, 2024.