Guillaume Métayer, « Football (Album) », lu par Marc Wetzel, (III, 14, note de lecture)


Poesibao suit la coupe du monde de foot poétique (hum!) avec ces poèmes en fanfare et une note très fine.


 

 

« Le foot indifférait mon père
Il ne suivait jamais les matchs
Pas plus que je ne suis le catch
Le ski ou le hockey roller
Il aimait Platon et Homère
La politique le potlatch …
 »

« C’est par voie matrilinéaire
Que j’ai connu le ballon rond
Le vieil expert en Xénophon
On le sait n’en avait que faire
C’est ma marraine par ma mère
Qui fit notre initiation (…)
Nous nous plantions avec mon frère
Devant la télévision
La FIFA fut notre Strabon
Notre Aristote et notre Homère
 » (poèmes 43 et 44)

D’abord l’existence même de ce livre est une bonne nouvelle, car lui-même prouve l’existence d’au moins un supporter de foot intelligent (c’est-à-dire capable d’expliquer ce qu’il admire, et de comprendre ce qui l’anime). On peut donc aimer le foot et, non seulement rester intelligent, mais le devenir autrement. On ne sait si c’est le football qui a rendu ici poète un Normalien capé, chercheur et traducteur de haut vol, ou si c’est un esprit, tout de suite fondamentalement fait de mots, de tournures et de rythmes (car les 90 malicieux et parfaits rondels – rimés en abcdefabghija – d’octosyllabes qu’on nous offre ici semblent être nés non seulement par cette parole, mais avec elle) qui aura trouvé dans un stade de foot l’image même de son organisation cérébrale : deux hémisphères – deux équipes donc, la plutôt logique et la plutôt spatiale, faisant s’affronter, à la loyale, leurs représentations-types en une « rencontre » de 90′ de lecture moyenne, arbitrée par le destin même de l’auteur, mais aimablement laissée au jugement du lecteur, qui – comme s’il s’agissait d’un sport à notations (patinage artistique, boxe, judo …) – décide joyeusement du résultat.

« J’aimais tellement le football !
Je tapais tout ce qui est rond
Dès que j’en avais l’occasion
Je shootais puis je criais « Goal ! »


À peine sorti d’un contrôle
Ou juste en quittant la maison
J’aimais tellement le football !

Je tapais tout ce qui est rond

Tout objet m’en jouait le rôle :

Bout de bitume de citron
Porte-monnaie perdu marron
Devant le parking dans le hall
J’aimais tellement le football 
» (poème 21)

On remarque tout de suite ce dont cet « album » de football ne parle pas : le dopage, les émeutes urbaines fédérant ahuris addictés et casseurs lucides, la triche de terrain et les misérables « simulations » de comédiens présumés manchots.

C’est que le dopage va de soi, puisque « l’aide artificielle à la performance » – comme disait Paul Yonnet – est requise partout ailleurs pour repousser les seuils spontanés d’aptitudes et de capacités (pourquoi serait-il seulement ici condamnable de maîtriser et contrôler notre nature alors qu’ailleurs tout travail, toute parole et même tout sentiment l’exigent ? Pourquoi l’égale disponibilité des produits désormais permise par l’ingénierie biomédicale serait-elle plus inéquitable que l’inégale répartition des talents ? Que viendrait faire une lutte anti-dopage dans les domaines de l’art, de la stratégie et même du culte, dont le sport du ballon rond relève, à sa façon, évidemment ?).
Quant aux émeutes urbaines qui scandent les défaites (à venger) comme les victoires (à « célébrer »), elles traitent, logiquement, le terrain social comme une arène footballistique (va-t-on faire des cadeaux à l’équipe des porteurs d’uniformes ? Feindre de tirer à côté des vitrines ? Moins bien manipuler l’incertitude d’après-match que celle qui si souverainement vient d’y présider ? Hypocritement masquer les fantasques et dangereux imbéciles pour lesquels on nous prend ? etc.). La chose va donc sans commentaires : des esprits ruinés par leur vie rêvant – sortant du stade ou de l’écran – de tout casser d’elle.  
Enfin, l’omniprésente « triche » de terrain n’est pas ici une affaire, car la footballitude mourrait de sainteté : aucune excellence n’est égalitaire, aucune rivalité n’est équitable, aucune tactique n’est impartiale. Et puis « donner le meilleur de soi-même » (pour son club ou sa nation), n’est-ce sérieusement qu’égoïsme mercenaire ? Et pourquoi un don du meilleur de soi ferait-il, selon les circonstances, moins le malin que les autres ? Ainsi, Guillaume Métayer laisse le pire à sa sordide nécessité, et s’en tient à l’excellente et généreuse idée de chanter, pour nous, le meilleur. Et comment s’y prend-il ?

« Quand dans un dîner parisien
Je veux raconter ces émois
Dans les regards tournés vers moi
Je lis un éclair de dédain

Chacun sourit se penche et feint
De partager mes vieilles joies
Quand dans un dîner parisien
Je veux raconter ces émois

Mais que leur importent Papin
Bats Fernandez et Tigana
Ils parlent cuisine opéra
Musée politique potin
Quand dans un dîner parisien
 » (poème 29)


C’est un auteur dont la liberté est comme marquée par le sort : il y a quelque chose d’inconsolable dans son humour, et quelque chose de malicieux dans sa nostalgie. Lui seul sait pourquoi, mais chaque lecteur peut apprécier comment.

Il y a l’aveu d’abord que le roi des sports n’est aucunement un sport de rois : même les très instruits et délicats camarades de l’ENS, réunis, certaines immanquables soirées, en supporters dans « la salle télé », ont leur sueur gouttant dans les bocks, et le vomi fanfaron (poème 64).

Il y a cette remarquable confidence (poème 67) sur la source de son engouement premier (« Je me suis toujours arrêté/ Pour regarder jouer les gens/ Il suffit de quelques instants/ Me voilà déjà envoûté/ Je scrute avec avidité/ La balle et tous les mouvements … » :  c’est ce cirque de rues (d’impasses, car au moins les ballons y reviennent seuls) qu’il a aimé, où, journaliste-né des jeux de jambes d’autrui, il était curieux d’observer comment  divers corps jouent (à la fois avec et contre les uns les autres) de leurs propres forces, sachant aisément se tracter, pousser, comprimer ou s’étirer selon les continuels espaces de jeux ouverts. Les dieux du stade sont fondamentalement d’abord divas de leur propre moment cinétique – que l’entraînement et la boucle des gradins font rentable. 

Il y a ce que cette passion footballistique, à son normal reflux, aura changé en lui. Il en aura appris à faire, comme par réflexe, se mesurer les écrivains les uns aux autres. Le second degré dont il usera désormais en tout autre domaine sera pour lui comme un « match de match ». Il saura gérer hors-terrain les analogues revers, poisses, lazzis, fiascos de l’existence réelle – la non-loisible, la non-ludique, la non-arbitrable ! – (« J’ai connu le creux de la vague/ Les maillots blancs porte-malheur/ Les mulets qui semblaient des gags/ Les matchs décevants sans vainqueurs/ Qu’on regarde encore mais sans cœur/ Les performances en zigzag/ J’ai connu le creux de la vague », poème 62). Il doutera toujours que vaincre suffise à convaincre, et hésitera mieux à « huer ceux qui merdent ». Il aura enfin, dans la fièvre des « rencontres », franchement désappris quelques vertus mineures (qui y auraient été suicidaires : la discrétion, la placidité, la prévenance, la bonhomie …), mais mieux compris l’intérêt stratégique de quelques majeures (la force d’âme, la solidarité, l’exigence, la justice) : le stade, où chacun voit panoramiquement tout de la conduite de quelques-uns, est en effet, comme lieu, l’anti-confessionnal : l’irresponsabilité, la mollesse, la cruauté, la lâcheté, la morgue y sont aussitôt repérées et sifflées (des milliers de juges sont là, qui corrigent l’arbitre, et brocardent (éper)dûment clowns et salauds alors passés entre les mailles).

Il y a ces moments de vie qu’on n’invente pas, comme ce joueur de coup-franc qui, trop ébloui par le contre-jour pour suivre le trajet de son tir « aveugle mais puissant », ne comprend qu’à l’énorme rumeur du stade qu’il vient de marquer (poème 77). On plaint aussi avec l’auteur l’ancien champion, sommé de valider les dires d’exploits oubliés par une exhibition de ses trophées, maillots et crampons, botter en touche ainsi : « Mes tiroirs en étaient truffés/ Mais on a pillé ma maison/ Hélas je ne sais où ils sont / Leur répond-il catastrophé … » (poème 71). On lui pardonne ses propres rêvasseries de sauveur-minute :

« Ce match Zizou s’était blessé
Ce fut la chance de ma vie
J’avais le niveau et l’envie
Jacquet me dit de me lancer
Peu connu j’ai pu m’immiscer
À pas de loup dans la partie (…)
superbement placé
Seul près du point de pénalty
Grâce à un caviar de Petit
J’ai sauvé l’équipe angoissée
 » (poème 72)

On savoure enfin le contraste merveilleux des commentaires (exceptionnellement hexasyllabiques ici) d’un (toujours trisyllabique) Mbappé un jour de jubilation, et un autre de déboire (poèmes 84 et 85) :

« Mbattant Mbuteur/ Mbator Mbravoure/ Mbannière Mglamour/ Mbeaugosse Mbrother »

    et :

« Mbappé Mbattu/ Mbâté Mbredouille/ Mbuté Mbidouille/ Mbridé Mfoutu »

La footballité, disait à peu près Paul Yonnet, c’est le culte (effroyable, mais vrai) de la tension intéressante. Les artistes sans œuvre du dribble et du coup franc rentrant maintiennent (à leur corps défendant, d’ailleurs, un jour ou l’autre) un suspense que toute œuvre, elle, dépasse et annule (les rares musées du football ont fait faillite, et les gamins viennent jouer dans leurs cours désaffectées). La « belle passe », elle, n’a que sa fière incertitude à proposer. Les records ne sont que monuments d’un soir, et le hasard surtout y sacre bien les choses. Mais l’avoir chanté est, réellement, « chose rare », et « 40 ans plus tard », l’excellent Métayer n’est plus seul à s’en émouvoir :

« C’est chose rare paraît-il
De versifier sur ce thème
Tout un recueil pas qu’un poème
Sans peur de paraître imbécile

On le voit peut-être au Brésil

À Belo Horizonte
(*) à Belem
C’est chose rare paraît-il
De versifier sur ce thème

On chante ici la chlorophylle
Le liseron le chrysanthème
L’épopée de l’écosystème
Pas d’un ballon mis dans le mille
C’est chose rare paraît-il
 » (poème 61)


« Tandis que je songe à Giresse
À Platini à Tigana
À Dugarry à Diagana
À Desailly Deschamps Pires

Le monde se défait s’affaisse
Par morceau s’échappe s’en va
Tandis que je songe à Giresse
À Platini à Tigana

Tout autour brûle la détresse
L’Ukraine la Syrie Gaza
Téhéran le Soudan Lhasa …
J’essaye d’endiguer le stress
Tandis que je songe à Giresse
 »  (poème 30)

Marc Wetzel
    

Guillaume Métayer, Football (Album), Mercure de France, 2026, 132 p., 12€



 (*) bien prononcer, à la brésilienne, « Bel’ Horizontch’ » pour respecter l’octosyllabe