Deux textes sur la poésie se répondent sur la manière d’habiter les mots ou de se laisser habiter par eux.
Habiter les mots. Par Grégory Rateau
À Lili Frikh
Il est devenu de plus en plus facile de parler. Les espaces de parole se multiplient, les discours circulent à une vitesse inédite, les prises de position s’enchaînent. Pourtant, à mesure que les mots prolifèrent, une question demeure : les habitons-nous encore ?
Habiter les mots ne consiste pas à les utiliser avec habileté. Cela ne consiste pas davantage à les aligner pour produire un effet, défendre une cause ou affirmer une identité. Habiter les mots, c’est accepter leur poids, leur mémoire, leurs contradictions. C’est demeurer suffisamment longtemps auprès d’eux pour qu’ils cessent d’être des outils et redeviennent des présences. Car les mots ne sont pas de simples véhicules chargés de transporter nos idées. Ils portent des vies, des blessures, des héritages, des silences. Ils exigent une attention. Ils demandent du temps.
Il existe une différence fondamentale entre écrire parce que l’on a quelque chose à publier et écrire parce que l’on ne peut pas faire autrement. Cette différence est invisible à première vue, mais elle traverse chaque phrase, chaque respiration du texte. D’un côté, une écriture soucieuse de son effet. De l’autre, une écriture qui répond à une nécessité intérieure. Une écriture qui ne cherche pas d’abord à convaincre, à séduire ou à occuper l’espace, mais à approcher ce qui résiste encore aux discours disponibles.
Car écrire n’est pas seulement communiquer. Écrire est souvent une tentative pour dire ce qui semblait condamné au silence. C’est chercher une forme pour ce qui demeure confus, enfoui ou douloureux. C’est donner voix à ce qui n’en possède pas encore. Les écrivains et les poètes qui comptent vraiment ne sont pas ceux qui parlent le plus fort. Ce sont ceux qui acceptent de descendre dans les profondeurs du langage pour y chercher une parole qui ne soit pas déjà prête.
Nous vivons pourtant dans une époque fascinée par la visibilité. Tout semble devoir être immédiatement formulé, expliqué, revendiqué. Le monde littéraire n’échappe pas à cette logique. La poésie contemporaine se couvre souvent de grands mots dont l’éclat masque parfois le vide qu’ils contiennent. Engagement. Parole libérée. Résistance. Radicalité. Nouveau souffle. Transgression. Ces termes devraient brûler. Ils devraient porter une expérience humaine, une conquête intérieure, une nécessité. À force d’être répétés, ils finissent parfois par n’être plus que des signes de reconnaissance. Ils sonnent juste mais ne résonnent plus.
Le danger n’est pas l’engagement lui-même. Le danger est de confondre la littérature avec son commentaire. De croire qu’il suffit de nommer une chose pour l’incarner. De penser qu’une parole est forte parce qu’elle est visible. La véritable force d’un texte ne réside pas dans sa capacité à afficher ses intentions mais dans sa faculté à transformer notre regard, à déplacer quelque chose en nous, à faire émerger une vérité que nous ne savions pas encore formuler.
La poésie n’a jamais été une affaire de conformité. Elle ne devrait pas devenir un concours de maîtrise des discours légitimes de son époque. Elle appartient à celles et ceux qui cherchent encore. À ceux qui doutent davantage qu’ils n’affirment. À ceux qui avancent avec une langue imparfaite mais vivante. À ceux qui savent que l’écriture commence précisément là où les explications cessent de suffire.
Les lecteurs de poésie ne cherchent pas nécessairement des réponses. Ils cherchent souvent une présence. Une voix capable d’accompagner ce qui demeure obscur, contradictoire ou fragile dans leur existence. Ils reconnaissent immédiatement la différence entre une parole qui cherche à convaincre et une parole qui cherche à comprendre. Entre un texte fabriqué à partir d’idées et un texte né d’une expérience véritable du langage.
Voilà peut-être pourquoi tant de livres disparaissent aussitôt publiés. Ils rencontrent leur époque mais ne la traversent pas. Ils accumulent les signes de leur modernité sans parvenir à toucher ce qui, en chacun de nous, demeure irréductiblement humain. Ils répondent à une demande mais ne créent aucune nécessité.
Le véritable engagement est peut-être ailleurs. Il consiste moins à prendre la parole qu’à devenir disponible à ce qui demande à être dit. Il consiste à écouter avant d’affirmer. À accueillir les contradictions plutôt qu’à les effacer. À accepter que certaines vérités n’apparaissent qu’à travers le détour d’une image, d’un rythme, d’une métaphore ou d’un silence.
Car le poème n’est pas un slogan. Il n’est pas un communiqué. Il n’est pas un manifeste déguisé en œuvre littéraire. Le poème est une exploration. Une avancée dans l’inconnu. Il accepte de ne pas savoir où il va. Il progresse à la vitesse de la conscience. Il laisse aux mots le temps de révéler ce qu’ils contiennent.
Les textes qui demeurent ne sont pas ceux qui ont crié le plus fort. Ce sont ceux qui ont su écouter le plus profondément. Ceux qui ont compris que la littérature n’est pas une conquête de territoire mais une disponibilité. Une attention. Une forme d’hospitalité accordée à ce qui cherche à naître dans la langue.
Dans un monde saturé de commentaires, de réactions et de certitudes, la poésie conserve une tâche essentielle : préserver un espace où les mots peuvent encore retrouver leur densité. Un espace où le langage n’est pas réduit à sa fonction immédiate. Un espace où l’être humain peut rencontrer ce qui lui échappe encore.
Habiter les mots, aujourd’hui, est une nécessité. Peut-être même l’une des dernières formes de résistance véritable.
Grégory Rateau
« A place to be » : nulle part !
Je lis avant parution pour Poesibao (site totalement bénévole et non subventionné) le texte de Grégory Rateau sur « habiter les mots », dont je partage tout. En manière de dialogue avec lui, j’ai tout de suite pensé à cette proposition proche : se laisser habiter par les mots, ce qui suppose une position d’attente, d’écoute, de flottement et pas une position d’occupation des sols, de l’image, du son comme on le voit constamment ici ou là, ce que Grégory Rateau dénonce également.
Je ne dis pas que cette dernière n’est pas parfois nécessaire, tout le monde sait qu’il faut parfois crier (gueuler) et fracasser pour être entendu, et puis chacun a son mode d’expression poétique. Mais si cette posture passe à une posture générale – voire soutenue par l’État –, n’y a-t-il pas un vrai danger ? Il est vrai que notre État actuel est plutôt dans le retrait, le désengagement (au moins des institutions dédiées à la poésie).
Pour le reste il s’en fout, moi je préfère ça, ma poésie je m’en occupe toute seule et c’est mieux ça que l’inverse, j’en suis persuadée.
Kertész disait : « dès que l’État s’occupe de la littérature, il la liquide » (je le cite de mémoire).
Le mot est fort et lui en savait quelque chose.
C’est un autre sujet mais ce n’est pas très loin.
Grégory Râteau a raison, aussi ce qui suit serait juste une proposition sur un sujet qui nous tient à cœur.
Je pensais en vous lisant, Grégory, à cette « autre ? » proposition : que les mots nous habitent véritablement. Moins les occuper que les laisser nous occuper (au meilleur sens du terme).
Que nous les laissions se préciser ou dériver en nous. Actuellement ils défilent, interchangeables avec les nouveautés à la mode, l’anglais qu’on ne cesse de nous faire croire plus expressif : ces derniers temps « a place to be » que certains crétins de journalistes reprennent en chœur, ou « hub » pour un point de convergence, – au final par les moyens du Saint-Esprit de l’absence de nuances – un lieu.
J’oubliais le date, j’ai un date. Mais si, vous savez, dans un café, rencontrer pour la première fois un visage, une voix, une manière de se tenir sans savoir si on est compatibles (de toute façon on ne l’est pas, c’est l’interstice de l’amour).
Mais je m’égare, revenons à la poésie.
Le mot français « lieu » dit tout l’infini qu’il contient tout autant que sa détermination, sa précision : où suis-je ? Je suis LÀ » : je suis au topos où peut avoir lieu le logos.
Ça a quand même une autre gueule.
Les langues étrangères nourrissent notre langue, c’est tellement évident qu’on ne va pas s’attarder dessus, j’aime infiniment les langues étrangères.
La langue-mère, le grec, est celle du langage même.
Mais on va me traiter de passéiste, ce que je ne suis vraiment pas !
Dans le vacarme des paroles y compris en poésie, où sommes-nous ? Ahuris, embarqués, combatifs, résistants, fatigués, distraits, un peu tout ça selon les jours. Mais habités, guère.
Il faudrait densifier notre présence à nous-mêmes (et je ne vois rien de mieux que le silence) et la réduire publiquement. Il faut savoir pourquoi, et de quoi, on parle quand on parle.
Qu’est-ce qu’un poète ? Qu’est-ce qu’une poète ? Un chercheur, une chercheuse, comme dit Grégory. Pas un, pas une, qui occuperait désespérément la place publique, avec huit bras. Cela ne veut pas dire rester dans sa tour d’ivoire, ne pas prendre la parole quand il le faut, ne pas casser la gueule si besoin (à un antisémite pour commencer).
Un ou une poète est quelqu’un qui veut « habiter poétiquement le monde » (Hölderlin), qui veut également se laisser habiter, écouter, toucher, dériver, emporter, déposer, et surtout… se laisser métamorphoser.
Au fur et à mesure que les mots m’habitent, je ne suis plus jamais la même.
Ça ne se « communique » pas.
C’est là, aujourd’hui, qu’il faut prendre garde : si la poésie veut occuper le monde, c’est perdu. De toute façon ce serait peine perdue. Et « habiter poétiquement » ne signifie pas rêvasser fleurettes. Non, c’est se mettre en dehors, à côté, même si on parle de Gaza, du 7 octobre, de l’Ukraine, des violences, de la condition animale et de la ruine de la nature et justement pour en parler.
Less is more, pour évoquer encore l’anglais dans ce qui peut être sa grande beauté, le moins est le mieux. Il y a assez de dégueulis langagiers sur les ondes et les écrans.
Il y a encore tout à attendre de la poésie, mais c’est à nous de ne pas nous prendre pour elle, de simplement l’écrire ou penser à elle comme « à une passante ».
Isabelle Baladine Howald