Guillaume Marie, “Je vais entrer dans un pays”, extraits


Extraits du livre de Guillaume Marie, Je vais entrer dans un pays, Éditions Corti, qui tourne autour d’un singulier personnage



Guillaume Marie, Je vais entrer dans un pays, éditions Corti, 2024, 80 pages, 15€
Lire une note de lecture de ce livre par Samuel Deshayes


Il aimait les petites fleurs moches, les piquants des chardons. Quand il s’arrêtait de marcher, sur la route, il regardait les plantes, touchait doucement celles qui s’insinuaient entre les pavés, celles qui montaient sur les murs, qui n’avaient pas besoin d’eau, les petits arbres coincés, les lierres.

Il avait plein d’amour. Il regardait les choses intensément. Il voyait bien cela, que tout complotait à prier, que tout avait un chant, même les pierres.

Parfois, il ne faisait rien et cela suffisait. Il regardait le ciel, écoutait les oiseaux. Il était très heureux. Il avait quelque chose avec les oiseaux, comme François.

Il n’avait plus de famille.

Il se trompait parfois de route.

Il n’avait rien contre personne.

Il ne sacrifiait rien. Tout était naturel.

Il aimait les orties, les corbeaux. Il se mettait à l’écoute de la grande joie des êtres.

Depuis la route, il voyait les saisons passer, le gens faire les travaux des champs, se draguer dans les auberges, mourir. Il voyait des voleurs et des volés. Il voyait la pluie tomber, le soleil cuire, les vaches paître. Qu’importait.

Parmi les gens qu’il croisait, ses préférés étaient les mendiants. Ils vivaient en bande, ils avaient un de leurs pieds beaucoup trop gonflé, ou des plaies sales, du pus ou un seul œil, ils boitaient ou ils faisaient semblant. Ils n’avaient pas toujours toutes leurs dents. Ils étaient suivis par les mouches. Pour mendier, ils pouvaient surjouer la bassesse. Les gens les faisaient chasser. Il voulait leur ressembler.

Ils étaient pourtant quelquefois insupportables. Souvent querelleurs, violents, ivres. Il mendiait pour eux, il ne gardait jamais rien.
(pp. 33 et 34)

*

Des poissons eux aussi portent le nom de labre.
Famille des labridés, Labridae.
Ainsi appelés parce qu’ils ont des lèvres proéminentes.
(lèvre = labrum)
Il paraît qu’il en existe quelque 330 espèces.
Labre traître (ou labre à long museau)
labre rasoir
labre merle
labre mêlé (ou vieille coquette)
labre nettoyeur commun
labre nettoyeur à queue rouge
labre à six bandes
labre Napoléon
labre à frange
labre à tête de mouton
labre oiseau
etc.

Sainte qualité ou grand défaut, le principal caractère que les Anciens prêtent aux poissons est leur incapacité à frayer avec les hommes. Il est absolument impossible de les domestiquer, contrairement aux aigles, ânes, poules et lions. Ni même de les approcher. Pas un qui viendrait manger dans nos mains. Aucun tour de cirque. Quand ils nous voient, c’est la fuite.

Je pense sincèrement que les pêcheurs ne pêchent pas pour manger les poissons. Ils les pêchent pour les voir. Pour les regarder dans les yeux, pour les tenir dans la main, pour réparer l’outrage qu’ils leur font de vivre dans la mer. On pêche par curiosité mauvaise, par jalousie, parce que cela est insupportable de laisser vivre ces bestioles dans un univers si différent du nôtre et qui paraît plus grand. On les amène à l’air, et tant pis s’ils en meurent. Voici le premier temps. Dans le deuxième on les goûte et d’accord : mangeons-les.
(pp. 57 et 58)

Guillaume Marie, Je vais entrer dans un pays, éditions Corti, 2024, 80 pages, 15€
Lire une note de lecture de ce livre par Samuel Deshayes