Poesibao a entrepris une grande enquête autour de « livres qui … ». Nous espérons constituer ainsi une bibliothèque fantôme.
En exergue de ce nouveau projet d’enquête de Poesibao, une longue citation d’un grand spécialiste du livre et de la lecture, Yves di Manno, poète, éditeur, directeur pendant plusieurs décennies de la collection Poésie de Flammarion.
Les livres ne sont pas égaux
« Les livres ne sont pas égaux, non seulement par leur taille, leur valeur marchande, leurs qualités intrinsèques – mais par le simple désir qu’ils sont à même de susciter en nous, à leur corps plus ou moins défendant. Il y a les livres qu’on espère, qu’on attend parfois dans l’impatience ou l’inquiétude. Les livres inconnus qui surgissent un beau jour au détour d’un rayon et s’imposent à nous avec une brusque évidence, nous détournant du cours ordinaire de nos lectures. Il y a les livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas. Les livres rares, longtemps traqués et qu’on ramène enfin dans ses filets. Les livres décevants, redécouverts, ignorés … et l’immense fatras des livres indifférents qui n’auront jamais provoqué en nous le moindre élan. Il y a enfin la catégorie nettement plus limitée des livres dont on rêve, qui n’existent qu’à l’état latent et que nous n’entreverrons probablement jamais … Livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore… Dans l’espoir d’un brusque sursaut éditorial, le plus souvent déçu, chacun compose ainsi sa propre liste d’attente.
Yves di Manno, in Élagages
Les réponses de Guillaume Curtit
Poesibao : Y a-t-il des livres que vous espérez, que vous attendez dans l’impatience ou dans l’inquiétude ?
Guillaume Curtit : Je ne crois pas être inquiet d’une attente que je pourrais avoir d’un livre. En revanche, si l’attente est parfois forte elle se situe plutôt du côté de l’excitation. J’attends avec le plus d’impatience les livres d’amis qui me partagent parfois leurs sentiments, leurs percées et leurs doutes quant à leurs travaux en gestation ou en cours d’écriture. C’est toujours une grande joie de tenir ensuite le livre entre mes mains.
P : Y a-t-il des livres inconnus qui ont surgi un beau jour au détour d’un rayon et se sont imposés à vous avec une brusque évidence, vous détournant du cours ordinaire de nos lectures ?
GC : Il y a un livre qui m’a particulièrement bouleversé : Un homme qui dort, de Perec. J’ai une relation très spéciale avec ce livre, un peu comme si encore aujourd’hui j’avais envie de prendre soin de lui. C’est bizarre. Le seul fait de me souvenir de ce livre me ramène à une époque un peu délicate de ma vie que je regarde aujourd’hui avec tendresse. Le livre a produit son effet ; j’ai le sentiment de l’avoir lu au bon moment.
P : Avez-vous des livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas ?
GC : Je dois avouer avoir bien du mal à lire de grosses sommes (j’ai une pratique extrêmement lente de la lecture), ce qui malheureusement exclut bon nombre de livres que pourtant j’aimerais vivement connaître.
P : Avez-vous été à la recherche de livres rares (de toute nature), longtemps traqués et que vous avez enfin ramenés dans vos filets
GC : Il y en a deux, oui, que j’ai cherchés longtemps. Mais on ne peut pas dire pour autant qu’il s’agisse de livres rares… J’ai eu vers mes 20 ans un intérêt prononcé pour la poésie de Francis Jammes. En cherchant sur internet je suis tombé sur un bouquiniste de Bègles qui vendait deux gros volumes parus aux éditions J&D à Biarritz, qui réunissaient l’ensemble de l’œuvre poétique de Jammes. Je me suis précipité dessus.
P : Y a-t-il des livres dont vous rêvez, qui n’existent qu’à l’état latent …. livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore…
GC : Je ne crois pas. Ou peut-être, allez, classique, La chasse spirituelle de Rimbaud. Ce manuscrit mythique soi-disant perdu par les Verlaine.
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Nous ajoutons quelques autres questions, non directement suscitées par la citation d’Yves di Manno.
P : Vous souvenez vous de livres que vous avez désirés, à toutes époques de votre vie et que vous n’avez pas pu trouver ou vous offrir ?
GC: Je ne crois pas. On trouve tant de choses en bibliothèques…
P : Y a-t-il des livres que vous avez prêtés, qui ne sont jamais revenus et qui vous manquent ?
GC : Je me souviens avoir prêté Dommage d’Alexandre Gouttard à Mathieu en pensant que ça pourrait l’intéresser. Je ne me souviens pas l’avoir récupéré.
P : Y a-t-il des livres que vous avez empruntés que vous n’avez jamais rendus, et qui excitent un petit sentiment de culpabilité ?
GC : Ah… oui. Il y en a un. D’abord, je n’avais pas prévu de ne pas le rendre, mais c’est plutôt que je tardais à le lire et donc je repoussais le moment de le rendre, fatalement. Je ne reverrai plus le monde du poète turc Ahmet Altan.
P : Y a-t-il des livres que vous aimez offrir, si oui lequel ou lesquels. Ou plus généralement aimez-vous offrir des livres, le faites-vous souvent ?
GC : Comme beaucoup de lecteurs je suppose, j’aime offrir des livres. Hélas, ce n’est pas toujours le cadeau rêvé pour celles et ceux qui les reçoivent… Mais j’essaie de viser juste, en fonction des goûts des uns et des autres et de ce que j’aimerais leur faire découvrir. Je n’offre quasiment que des livres que j’ai déjà lus et qui m’ont plu (c’est l’espoir d’une occasion future d’en parler). Dernièrement, en poésie, Le Souvenir d’Eric Sautou, et Psaume de silence de Raphaële George.
P : aimeriez-vous nous raconter une « histoire de livre », quelle qu’elle soit, qui vous tient particulièrement à cœur
GC : Puisque j’en ai l’occasion, j’aimerais raconter l’histoire non pas seulement d’un livre, mais de deux ou trois. Tout commence par la lecture d’une anthologie de poètes femmes publiée par L’Arachnoïde en 2019 et intitulée X pierres de folie. J’ai découvert ce livre un peu par hasard grâce aux éditons de La Crypte, qui ont récupéré le fonds de L’Arachnoïde après la disparition de l’éditeur. Ce recueil concentre un certain nombre d’écrits de poètes dites « folles » pour (allez savoir) « X » raisons. Reste que j’ai été littéralement happé par ce livre, qui donne à lire des extraits courts mais bouleversants de Sophie Podolski, Emma Santos, Agnès Rouzier, Miriam Silesu, Mary Barnes, Unica Zürn, Raphaële George et Anne Thébaud. Si toutes ces poètes m’ont intéressé à leur manière l’une d’elles m’a intrigué plus que les autres : Anne Thébaud. Je me suis précipité à la BNU de Strasbourg pour y emprunter Reliquaire et Sentinelle, ses deux seuls livres publiés chez Maurice Nadeau et j’ai découvert alors une poète essentielle pour moi. Peut-être suis-je d’ailleurs autant attaché à ses livres que nous ne sommes sans doute pas très nombreux à les connaître…
Noms et livres cités par Guillaume Curtit
Ahmet Altan, Mary Barnes, Raphaële George, Alexandre Gouttard, Francis Jammes, Maurice Nadeau, Georges Perec, Sophie Podolski, Arthur Rimbaud, Agnès Rouzier, Emma Santos, Eric Sautou, Miriam Silesu, Anne Thébaud, Paul Verlaine, Unica Zürn
Ahmet Altan, Je ne reverrai plus le monde ;
Raphaële George, Psaume de silence ;
Alexandre Gouttard, Dommage ;
Georges Perec, Un homme qui dort ;
Arthur Rimbaud, La chasse spirituelle ;
Eric Sautou, Le Souvenir ;
Anne Thébaud, Reliquaire ;
Anne Thébaud, Sentinelle ;
collectif, X pierres de folie