Isabelle Baladine Howald « Hantologie : mon petit Phainesthai » (Hantologie)


À partir de Derrida, Isabelle Baladine Howald explore ici la hantise, les fantômes, l’image, le deuil et son idée d’hantologie.


 

 

Voilà, oui, d’où vient ce terme, « Hantologie » pour cette rubrique de Poesibao. Il vient de Jacques Derrida.
Dans ce livre politique qu’est Spectres de Marx (Galilée, 1993) outre son analyse qui concerne essentiellement Karl Marx et Marx Stirner (L’idéologie allemande principalement pour Marx et l’Unique et sa propriété pour Stirner), Derrida évoque dans un chapitre précis la figure des figures qu’est le spectre (politique) pour Marx, ce qui hante l’Histoire et le social. Je ne détaillerai pas davantage ici sur ce point, dont je ne suis pas spécialiste.

Mais Derrida comme toujours dévie, ou dérive, digresse, se promène, remonte, redescend, traverse, oui, surtout il prend des chemins inédits, bien qu’il connaisse tous les dangers de ses escapades dans la langue. Une longue déviation fantômale arrive, que je me permets de détacher du corps politique du livre, car cela me semble faisable ici, avec précaution et respect, connaissant par ailleurs le lien puissant de Derrida au fantômal. Je retiendrai ici ce qu’il dit de Ghost dance, de Ken MC Murren (1983), le film où il a joué avec Pascale Ogier (photo ci-dessus), dont il dit plus tard, revoyant le film, que la séquence où il lui demande justement « Et vous alors, est-ce que vous y croyez aux fantômes ? » et qu’elle lui répond : « oui, maintenant, oui » alors que la jeune actrice est morte depuis, le bouleverse. Elle répond « oui, maintenant oui », il est alors spectateur du film, elle est morte et elle lui dit oui. (Le texte s’appelle « Spectographies », publié dans Échographies, de la télévision, entretiens filmés (Galilée, 1996).
Je ne suis pas une théoricienne mais je suis hantée. Il faut penser hanté. Donc il faut penser serré.
Car laisser entrer tout ce monde de revenants peut signifier la mort. C’est aussi la thématique du deuil.
Mais par exemple dans l’œuvre déchirante de Philippe Forest, il n’est jamais question de fantôme. C’est un « athéisme » total. Sa fille de 5 ans n’est plus là sous aucune forme.

Dans ce livre que j’ai cité, Derrida élabore la théorie du fantôme dans un texte précis, Apparition de l’inapparent. Bien sûr c’est en relation constante avec les textes de Marx, mais tout de même son fantôme il l’étire et le tournicote dans tous les sens jusqu’au vertige, comme toujours. Il s’enfuit de partout, à toute allure, c’était un fabuleux coursier, lui qui écrivait « il courait, mort, salut, salut » dans les Temps modernes. Lui-même se plaignait de toujours devoir courir le monde, courir toute la journée et d’être toujours obligé de détricoter jusqu’au bord de la folie, il n’en pouvait plus. Mais toujours, là où il n’en pouvait plus, se trouvait une inavouable joie.
Il relie « l’esprit (Geist), le spectre (Gespenst), … l’esprit d’une part, le fantôme et le revenant d’autre part… » (p. 197). Je m’occupe ici du spectre, du fantôme.
C’est le fantôme qui sépare et fait le lien – puisqu’il n’y a que ce qui peut être lié qui peut être séparé et inversement – entre le spectre et l’esprit : « le spectre est de l’esprit, il en participe, il en relève même alors qu’il le suit comme un double fantômal. La différence entre les deux, voilà justement ce qui tend à disparaître dans l’effet du fantôme ».
Apparition, disparition. Le fantôme est juste un moment entre les deux, il apparaît pout disparaitre. C’est juste un passant.
Étrangement il y a un corps, « un corps plus abstrait que jamais ». Ce qui apparaît c’est le corps abstrait, le corps dans son abstraction, « un autre corps artefactuel, un corps prophétique, un fantôme d’esprit » p.198).

Derrida ne l’évoque qu’une fois mais ma petite alerte s’est allumée, parce qu’il ne dit jamais rien au hasard. Il parle d’une réplique. Il n’en parle qu’une fois, je crois. Le fantôme serait une réplique. Ce n’est pas un double, c’est un contre-effet, un peu moins fort, en principe. Un tour de passe-passe, une magie noire, « qui consiste à faire disparaitre en produisant des ‘apparitions’ » (p. 200). Toute la complexité du fantôme est là, il n’est pas là en vrai mais ce n’est pas du faux non plus, c’est un effacement mais qui se présente, si je puis dire. « … c’est l’invisible même » (p. 234).
Mais il n’y en a pas de reflet possible : « à quoi reconnaît-on un fantôme ? À ce qu’il ne se reconnaît pas dans un miroir. » On le reconnait en tant qu’il ne se reconnaît pas lui-même. Il est sa réplique.
C’est quand même, à sa façon, quitte à ce que ce soit dans son effacement, un petit phénomène, comme disent les philosophes (un petit phainesthai, ce serait son nom), l’apparition, ou l’ « esprit » d’un corps absent ?
« Es spukt : il faudrait dire, ça hante, ça revenante, ça spectre » (p 212) et la différance vient mettre son petit a entre le « spectre » et « l’esprit ».
« Ça spectre, ça apparitionne » (p. 268). Il y a une pensée du temps pour le revenant. Pourquoi revient-il, d’ailleurs ? Encore quelque chose à dire ? Tu te plains d’être mort ? Ça, je le comprends.
Un revenant ça fait peur, on le sent derrière l’épaule ou sur une couverture qui se plisse alors qu’il n’y a personne. En principe.
Tu es passé dans le couloir d’un pas pressé, comme dans la vie. Je n’ai pas eu peur, parce que je t’ai reconnu.
Derrida des esprits écrit : « alors il y a de l’esprit. Des esprits. Et il faut compter avec eux. On ne peut pas ne pas devoir. On ne doit pas ne pas pouvoir compter avec eux qui sont plus d’un ; le plus d’un. » (P.15). Il en est épuisé et reste inépuisable. Il faut imaginer Sisyphe hanté.

Le fantôme est dans l’image, toutes les images (musique parfois inséparable de son contexte plus tardif, comme Mahler dans la Mort à Venise de Visconti, (1971) où Tadzio, apparaît comme une hallucination, visage quasiment flottant, alors qu’il est à deux pas, bien vivant), émergence de la peur dans ce qu’on croit voir où entendre la nuit. Il s’y noue au fond toujours l’amour, comme dans presque toute la filmographie de Christian Petzold, et plus particulièrement dans Ondine (2020), ou dans le si célèbre film L’Aventure de Madame Muir de Mankiewicz (1947). Mais s’y noue aussi la fidélité aux morts comme dans La Chambre verte de François Truffaut (1978), fidélité qui empêche le personnage d’aimer à nouveau. Et la traversée en peinture vers L’Ile des morts (plusieurs versions entre 1880 et 1886), avec la figure spectrale sur l’embarcation, du tableau de Böcklin.

Au cinéma, toujours, cet art fantômal si puissant, le Nosferatu de Murnau, celui d’Herzog, ou le Dracula de Coppola avec sa fabuleuse course contre le soleil, et tant d’autres. Le fantôme est parfois plus puissant qu’une image vraie.
Toutes les images des premiers films en noir en blanc sont des fantômes avec ce bougé au centre et ces flous tremblants, tout autour. Je suis alors littéralement fascinée.
Les tableaux de Rothko comportent ces franges vibrantes qui semblent s’absenter entre deux couleurs elles-mêmes presque floues, fantomatiques. Chez Richter la photographie est sous la peinture, elle la hante. On peut dire aussi que les femmes immobiles et toujours de dos d’ Hammershøi sont comme des fantômes. Etc.
Ce sont toutes ces images que je regarde. Mais une image très nette peut aussi se révéler fantômale dans notre esprit, comme ces photos de petits morts qu’on prenait, à une époque, trop nets mais absents, tout embaumés, devant lesquelles on recule, horrifiés tellement la vie s’est retirée. Trop tard, on ne peut oublier qu’on l’a vue.
Dans mes souvenirs épars, il y a Maupassant ou Oscar Wilde, Shakespeare évidemment, les baisers épistolaires de Kafka à Milena, les jeunes mortes en couches chez Rilke, les merveilleux textes de Benjamin, presque tout Vila-Matas, tout Sebald, tout le travail de Didi-Huberman.

Le fantôme est celui d’où la vie s’est retirée. Il porte un nom, ce nom il faut le prononcer. C’est ton nom, c’est toujours ton nom. C’est toujours un « tu ».
Est-ce « sa » vie qu’on recherche en faisant l’expérience du fantôme ?
Et un infini regret nous habite-t-il ? Un chagrin, une angoisse, un désir, un vrai désir comme la fois où je t’ai vu passer, c’était toi à s’y méprendre.
Laura Vasquez écrit dans Vous êtes de moins en moins réels (Points, 2022) :
« J’espère que mon fantôme ne saura pas qu’il est un fantôme » (p.195), c’est en droite ligne du Tombeau d’Anatole de Mallarmé : va/et ne sache pas ». Etc., et j’y pense tant de fois.

Je suis partie de là pour la rubrique « Hantologie » de Poesibao.
J’aurais sans doute pu partir d’un corps fantôme (souvent évoqué ailleurs), d’une hallucination auditive (la voix, c’est à dire l’appel), olfactive (celle du lait sur ta joue) visuelle (croire te voir).
En somme, une idée de l’amour, comme cette nuit-là où j’ai rêvé de toi, je te serrais si fort et tu pleurais d’amour.

Isabelle Baladine Howald

Jacques Derrida Spectres de Marx, Galilée 1994, réédition avec ajouts, Seuil, 2024