Banafsheh Farisabadi, « Goûter au cimetière », lu par Romain Frezzato (III, 15, notes de lecture)


Romain Frezzato explore ici la fauche, la torture, la souffrance des corps évoquées par la poète iranienne Banafsheh Farisabadi


 

 

La mort est bien sûr le grand sujet. Atemporel, sans doute, universel, à coup sûr. Il est avant toute chose le grand sujet contemporain. Entre le vieillissement des populations occidentales, la raréfaction des ressources, l’égarement du climat, la généralisation de la guerre comme mode unique des socialités (guerres civiles, guerres économiques, guerres impérialistes, etc.), il ne s’agit plus, comme l’évoque dès le titre la poétesse iranienne, et ici francophone, Banafsheh Farisabadi de « goûter au cimetière ». Car le monde a indéniablement un goût de mort. Et que ce goût de mort est désormais universel.

« Hymne à la jeunesse fauchée » annonce d’ailleurs d’emblée le liminaire, mais une jeunesse courant du Rhône à Téhéran. Car le livre ne se résume pas à une géographie des frontières. Mourir n’en connait pas. La géographie de Banafsheh Farisabadi s’étale sur plusieurs continents, accoste à la Russie, au Détroit de Davis (Groenland), prouvant là l’universalité de son dire. L’enjeu, comme l’énonce dans sa postface Atiq Rahimi, est de faire du langage « une table d’autopsie ».

Bras cassés, tranchés, yeux disséqués, vessie pleine, tête coupée, « membres de sexe supprimé » : le corps chez Banafsheh Farisabadi est partout fragmenté, segmenté, « démembré ». Rien pourtant ici d’un héritage décadent ou symboliste. C’est le corps post-moderne du résident d’un monde en miettes, le corps amputé du capitalisme finissant, le corps assiégé du sud global, la chair flapie des peuples en guerre, le corps perclus du colonisé. Le corps du livre (le corps du poète ?) surgit comme recueil de ces corps-là – ces corps tordus, torturés, ces corps dont la corporéité même se trouve niée : « Les morceaux de ses morceaux se sont déposés en moi » dit quelque part la poétesse.

C’est pourquoi l’obsession du corps se retrouve dans chaque poème. Banafsheh Farisabadi écrit une langue organique, une poésie qui travaille le rythme dans la scansion des corps, dans la scansion de ses mortalités. D’où vient que jamais le livre ne se trouve avalé par son désespoir. Bien au contraire la mise en langue de la tragédie humaine confère à l’ensemble une énergie vocalique, comme si le travail du vers était déjà un acte de sédition, un geste, un spasme, un sursaut de vitalité.

« Il faut apprendre / à prêter notre parole aux morts » écrit Cédric Demangeot dans Une inquiétude. En donnant voix au cadavre (quand ce n’est pas, par la prosopopée, à la carcasse de la voiture accidentée de la poétesse iranienne Forough Farrokhzâd), à la victime, au témoin, la poétesse ne se contente pas d’ancrer son poème dans l’époque mais fait du geste d’écrire un geste de survie en terre éteinte.

Ce en quoi la poésie n’est jamais qu’un goûter au cimetière, une petite dînette lexicale et linguistique au cœur d’une orgie de cadavres.

Puisqu’il ne nous est plus donné que de commenter l’autour, que d’invalider par les mots ce réel carcéral, que de contester son hégémonie barbare dans la langue, à défaut de le révoquer dans les faits.

Romain Frezzato

Banafsheh Farisabadi, Goûter au cimetière, Éditions Aux Cailloux des chemins, 2026, 14€
Sur le site de l’éditeur


Un extrait

Tuer à la vitesse d’un papillon de nuit dans l’air,
et suivre le sang qui s’écoule dans la rue.

Tuer selon le récit visuel,
capturer les regards stupéfaits,
transgresser les lois de la chasse.

Tuer dans le respect du cadre légal,
Tuer aux heures administratives,
enregistrer tous les défunts dans le dossier approprié,
soustraire les anonymes des noms répertoriés,
diviser les biens non réclamés,
et suivre le sang qui se déverse dans l’égout.

Tuer et proclamer les résultats,
à la vitesse d’une coccinelle empoisonnée heurtant la vitre.
Tuer à plusieurs reprises en un clin d’œil.
Tuer au prix du jour,
à la vitesse des luttes d’une dinde renversée,
et suivre la chair fraîche parmi les vaisseaux bleus de la glace.