Gisèle Celan-Lestrange, Bertrand Badiou, « Sur le grand chemin », entretien et lecture par Isabelle Baladine Howald, (III, 10, entretiens)


Superbe catalogue d’exposition du travail de la graveuse et peintre Gisèle Celan-Lestrange, accompagné d’un fort texte fantomatique de Bertrand Badiou.


 

La librairie Métamorphoses expose Gisèle Celan-Lestrange (1927-1991) jusqu’à la fin du mois de mars, sous l’intitulé « Sur le grand chemin » (un terme de Paul Celan).
Son travail est mis en valeur dans un très beau livre d’art édité par la librairie, accompagné d’un texte tout à fait étonnant du maître d’œuvre de Paul Celan en France, Bertrand Badiou, traducteur, éditeur de Celan en France (je pense en particulier au merveilleux coffret de la « Correspondance » entre le poète et sa femme) et responsable de l’Unité de Recherche Paul Celan à Paris à l’ENS. Il gère également la succession littéraire de Paul Celan avec son ayant-droit Eric Celan, le fils du poète.
Ce livre montre l’évolution du travail Gisèle Celan-Lestrange, déjà peintre avant sa rencontre avec le poète.
L’entretien qu’a réalisé Bertrand Badiou avec un fantôme ou plus exactement une revenante, dont la présence diminue au cours de l’entretien est superbe.
Nous avons eu envie d’en parler avec lui.

Bertrand Badiou est dans le Finistère, il me montre l’océan avec son téléphone, notre médium de conversation aujourd’hui, j’ai le temps d’apercevoir des étagères bourrées de livres, il fait beau chez lui, il fait beau chez moi.
Il parle facilement et a mille choses à raconter, avec parfois une expression en allemand, qu’il connaît parfaitement et moi imparfaitement, mais je saisis. J’aime les langues qui se mélangent naturellement, comme ici en Alsace (où Bertrand Badiou est né !) où les conversations en dialecte dans les villages sur le trottoir vont bon train, ponctuées de quelques mots français dont on ne sait pas d’où ils sortent, mais ils sortent.

Gisèle Celan (il l’appelle ainsi) n’avait plus été exposée depuis 1992, l’année suivant sa mort.
Un heureux concours de circonstance et une vraie rencontre avec le libraire de Métamorphoses à Paris, Michel Scognamillo, a fait que l’exposition « Sur le grand chemin » soit possible, en mars de cette année, avec la proposition pour Bertrand Badiou d’écrire ce texte dont au début il ne savait pas comme l’écrire. L’idée d’un dialogue affleure, dit-il. Une fois qu’il a été commencé, il confie n’avoir pu s’arrêter. Le titre de son texte est : « Biaiser avec le temps et l’absence : de la gravure, du dessin, de la peinture de la poésie & de la musique, entretien de Gisèle Celan-Lestrange avec Bertrand Badiou ».
Cette esperluette est importante, tant elle souligne aussi bien l’étrangeté de ce biais avec le temps et l’absence que la présence très à part, mais omniprésente, de la musique, pour elle et entre eux. Je ne peux m’empêcher de penser que l’étrangeté de ce biais comme de cette absence que Bertrand Badiou ramène en quelque sorte à la vie, le temps de cet entretien, figure déjà dans le nom patrimonial de Gisèle Celan : Lestrange. Elle est étrange aussi pour lui en tant que spectre. Elle n’est pas la même que durant son vivant.
Par ces biais dit-il, se compose le rapport avec le temps. Tout le texte frissonne de ces biais comme l’eau frissonne sous le vent sur ces longues flaques subsistant sur l’estran.
Je pense plus tard que la peur de l’eau est peut-être liée pour elle au suicide de Paul Celan dans la Seine en 1970, mais c’est peut-être tout à fait faux.
Pour tant de choses, nous sommes soumis à une interprétation qui n’a jamais rien de sûr.  

L’entretien se passe entre elle et lui, d’une manière très particulière puisque rapidement le lecteur se rend compte qu’elle n’est pas là. Mais il la fait revenir, et sa présence est forte au départ, toutefois comme une lumière, assez vive, mais faiblissant au fur à et mesure, jusqu’à ce que Gisèle Celan dise qu’elle sent qu’il va falloir qu’il la laisse. Lui le vivant doit la laisser partir. Cette présence vacillante est ce qui se tient, debout certes mais fragile, durant tout le texte. A partir de leurs conversations, documents, correspondances, promenades s’ébauche cet entretien fictif : une photo les montre sur une plage, dans le vent, lui grand, elle petite, et il me raconte l’avoir portée au-dessus d’une immense flaque de mer car elle craignait beaucoup l’eau. Plus tard, alors qu’elle est très malade, il la porte à nouveau pour l’aider, et ce n’était plus qu’une plume…
Je vois le regard de Bertrand Badiou se perdre. Cette femme devenue si légère, au corps marqué par la maladie lui fait penser aux tableaux de Baldung-Grien, ce peintre fabuleux et méconnu, ou de Grünewald mais surtout au Lied de Schubert « Das Mädchen und der Tod ». Mais celui qui se souvient précise que la jeune fille c’était lui, portant la mort….

Das Mädchen
Vorüber, ach vorüber!

Geh, wilder Knochenmann!
Ich bin noch jung, geh Lieber!
Und rühre mich nicht an.
La jeune fille 
Va-t’en ! Ah ! va-t’en !
Disparais, odieux squelette !
Je suis encore jeune, va-t-en ! 
Et ne me touche pas.
Der Tod
Gib deine Hand, du schön und zart Gebild!
Bin Freund, und komme nicht, zu strafen.
Sei gutes Muts! ich bin nicht wild,
Sollst sanft in meinen Armen schlafen!
La Mort
Donne-moi la main, douce et belle créature !
Je suis ton amie, tu n’as rien à craindre.
Laisse-toi faire ! N’aie pas peur 
Viens doucement dormir dans mes bras !

Je les imagine très bien, ces corps maigres au ventre gonflé, qui évoque également, dit Bertrand Badiou, les corps concentrationnaires. Je pense alors à nouveau à Paul Celan et à la Shoah.
Et je pense à ce poème qui me hante depuis si longtemps Le roi des Aulnes, où la mort s’empare de l’enfant dans les bras de son père qui n’a pas entendu la mort arriver, malgré les plaintes de son enfant.

Je demande alors à Bertrand Badiou quelle femme était Gisèle Celan. Elle semble discrète, un peu en retrait, surtout auprès de Paul Celan. Pour autant que je n’aille pas croire qu’elle l’était. C’était une femme vive, loquace, libre, affirmée, « provocatrice » dit-il avec force. Sortie d’un milieu bourgeois, elle a tracé sa vie comme elle l’entendait, a épousé un homme dont sa famille n’aurait jamais voulu et après la mort de celui-ci a continué à vivre librement, tout en poursuivant son travail d’artiste. Paul Celan a fait deux livres avec sa femme dont il défendait beaucoup le travail.
Bertrand Badiou a rencontré Gisèle Celan en 1984, au sujet du travail de Paul Celan, dont il s’occupait déjà beaucoup. Il a poursuivi avec elle une très belle relation de grande proximité jusqu’à la mort de celle-ci. Il travaille chez elle, ils s’offrent des livres, un « Éros diffus » rôde, mais sans doute aussi un autre fantôme … Paul Celan.
Bertrand Badiou sera près d’elle jusqu’au dernier moment, très proche également du fils de Paul et Gisèle, Eric, qu’il voit toujours beaucoup.
Leur relation a donc lieu bien après la mort de Paul Celan, et d’une certaine manière, la plupart du temps grâce à eux deux, seuls, sans lui.

Le choix de ce texte d’entretien très littéraire, très construit, s’est vite imposé, avec un matériau très important de lettres, documents, souvenirs et éléments tout à fait concrets.
Je lui dis que je trouve l’idée de Gisèle Celan Lestrange en « revenante » merveilleuse, autant que l’idée qu’elle s’évanouit peu à peu. Une sorte de tour de force littéraire, à laquelle je suis extrêmement sensible.
Elle s’efface peu à peu, sent ses forces s’évanouir, c’est un très beau et littéral mouvement de fond où elle laisse la place des souvenirs, du témoignage…
Comment faire avec la justesse ou la fausseté du souvenir ?
On ne peut tout saisir de tout ce qui traverse le texte, mais on le sent très soutenu par un « texte palimpseste », ce matériau, issu parfois de souvenirs peut-être transformés par le temps, ces fameux « biais ».

L’image sur le téléphone a bougé, je ne vois plus rien, un mur sans doute, mon image toute petite au bas de l’écran a disparu, Bertrand Badiou aussi a disparu, je laisse un moment les voix fantômes se parler, curieuse de toute expérience « fantômale » comme dirait Rilke, puis je lui dis que je ne le vois plus, parce que ça commence à m’inquiéter, cette affaire de disparaissants.
Nous parlons alors de l’évolution du travail de Gisèle Celan.
Je lui parle des motifs plutôt petits des gravures, il parle d’obsession du petit chez elle, du travail très méticuleux qu’elle faisait, du trait très précis, il en souligne les arêtes, les coupes, il a raison. C’est très coupant, très précis, oui, il parle d’un travail souvent violent. Paul Celan, comme elle, sont très attirés par l’art et la pensée chinoise, du plein et du vide, du grand et du petit. Bertrand Badiou me lit deux très beaux poèmes chinois qu’il associe librement à nos propos. J’écoute, je me dis que la vie est merveilleuse quand un traducteur et éditeur de Paul Celan vous lit deux poèmes chinois, un soir juste avant la nuit :

Depuis la séparation je ne sais si vous êtes loin ou proche,
Sautent aux yeux tristesse et désolation qui tant m’oppressent.
Cheminement, éloignement, sans lettre finalement,
Par l’ampleur des eaux, parmi les abyssaux, où m’adresserais-je ?

Dans la profondeur de la nuit, vent et bambous scandent l’automne,
Myriades de feuilles, milliers de
sons, tout ceci m’est dépit.
Ainsi, inclinée sur l’unique oreiller, dans mes rêves à quêter,
Et les rêves ne s’accomplissent pas, et la chandelle devient cendre 

Oū Yáng Xiū (1007-1072) sur l’air d’« Une fleur de magnolia »

Cours cachées, résidences retirées, profondeurs si nombreuses,
Dépliée et sous son amoncellement des Brumes,
Treillis et rideaux aux fenêtres qu’on ne saurait compter.
Jade sur brides et selles gravées fréquentent les lieux de charme…
Du plus haut étage je ne vois pas la rue du Balcon-des-Œuvres.
Pluie brutale et vent dément en ce mois de mars,
Les portes sont closes sur la tombée du jour,
Nul stratagème ne retiendra le printemps ici.
Les larmes aux yeux, j’interpelle les fleurs, les fleurs ne répondent pas,
En confusion rouge elles volent au-delà des balançoires et s’enfuit.
        
Oū Yáng Xiū (1007-1072) Sur l’air d’ « Un papillon épris d’une fleur »
source

Accès à soi-même, ouverture à l’autre, acceptation de ce qui arrive, notion de chemin plutôt que de but, motif d’immanence plutôt que de transcendance, suggestion proposée à celui qui regarde, m’explique Betrand Badiou à moi qui ai tout à apprendre du taoïsme, du livre des Mutations, malgré l’impression forte que m’avait laissé la lecture d’un livre de François Jullien, « l’Ecart et l’entre ».
La peinture s’épanouit, s’agrandit, s’amplifient entre le ciel, la montagne et l’eau. Beaucoup de teintes sable, là on pense vraiment à la peinture chinoise. Quelques bleus gris, jamais le trait n’est vague, même si l’espace semble vaste.

Il fait bien davantage jour encore chez lui au bord de l’océan. La peinture de Gisèle Celan se libère s’ouvre, s’agrandît sous nos yeux, dans le livre, après 1971 (année où elle-même a tenté de se suicider), puis deux ou trois ans après, elle passe à la figuration, quand elle vit une passion partagée, heureuse et douloureuse avec le peintre autrichien, Jorg Ortner.
J’ignorais l’importance de la musique pour Gisèle Celan-Lestrange, or elle est fondamentale, occupe une place centrale et surtout une place de « fond », un fond constant, très puissant, presque plus puissant que tout, Beethoven, Schubert en tête mais pas seulement. Des pages entières y sont consacrées, tellement entremêlées du travail de peinture mais aussi de la vie chaque jour.
Elle dit de la musique qu’elle la laisse se « pétrir, malaxer », ce qui suppose une matière davantage proche de la peinture.

Vers la fin de leur « entretien », la manière dont elle quitte ce « Zeitraum » (espace-temps), cet espace hors temps, dit Bertrand Badiou, en lui signifiant : « ma présence diminue, je le sens » ou « laisse-moi, maintenant » est pour lui une initiation à la mort. Mais une forme d’amour baigne tout d’une lumière qu’on retrouve dans certains tableaux du livre. Il est difficile de la laisser partir, il était impossible de faire un texte universitaire, il fallait réinventer quelque chose, accepter que ça s’échappe sans cesse, dit-il, et que ce qui s’échappe devienne, « s’amplifie », ajoute-t-il, traces, signes, médiation. L’intimo meo se fait double, il faut l’accueillir. Elle accepte ce qui lui arrive (un cancer).
« Je ne regrette rien », dira-t-elle.

Je me sens à mon tour prête à transmettre ce qu’il me dit au téléphone (un appareil pour fantômes aurait dit Derrida dans la suite de Kafka), toujours avec son accord bien sûr.
Nous savons que Paul Celan dans une crise de démence a tenté de poignarder, puis d’étrangler sa femme. Elle n’en a jamais parlé à Bertrand Badiou. Mais dans un livre qu’il a de sa bibliothèque à elle, Le Château des fous du génial Stifter, elle a souligné une seule phrase : « Quand une personne aura levé un couteau sur vous, vous ne pourrez jamais plus lui faire confiance ». Les livres font des aveux à travers le temps. « La vérité est toujours plus profonde que ce qu’elle aurait dit » dit Bertrand Badiou. Souvent, elle lui dit ou lui écrit lors du don d’un livre : « tu sais ». Je pense alors à Hölderlin écrivant à Diotima : « à qui d’autre qu’à toi ». Nul besoin de mots. Bertrand Badiou évoque le style tardif de Hölderlin justement, ou de Beethoven ou de Monet dont on oublie qu’il ne peignait que ce qu’il voyait, mais il ne voyait quasiment plus rien, et ses tableaux sont fabuleux. Les derniers Quatuors touchent à la grâce, les derniers poèmes touchent à la sobriété parfaite. Un regard échangé scelle tout : tu sais, tu sais pour toujours.



L’entretien se clôt sur un moment commun : « Écoutons, écoutez : »

Qu’est-ce qu’on entend, lui demandai-je alors que la nuit ici est tombée. Il répond « le vent », il répète plusieurs fois « le vent », ou le chant de Fatma Saïd. Donner à entendre l’invisibilité, le vent, « motif majeur de la poésie chinoise ». Le vent « la seule chose propre du monde » disait Camus, le vent qui emporte tout ce qui est porté à la disparition, hommes et œuvres, pense Bertrand Badiou.
Paul Celan a été enterré dans le silence, Gisèle Celan également, ne laissant entendre que le ressenti, par « les plaques photosensibles d’un être ». « Le non audible devient visuel car il est blanc. Ça passe aussi par l’oreille ». Je lui dis que je pense alors à Nietzsche. Et que musique et poésie ont beaucoup en commun.
« Le vent » emportant même la musique.

La nuit est tout à fait tombée maintenant. Peur-être pas encore dans le Finistère. Derrière lui l’océan fonce, marine. Nous échangeons encore quelques mots, un projet de voyage à Strasbourg, un autre sur Rilke et Celan et un ou plusieurs livres sur Celan. En attendant, j’ai envie de le remercier et je le fais.

Plus tard, un vent léger passe par le velux, dans le noir. Je l’écoute.


Isabelle Baladine Howald


Exposition Sur le grand chemin, Gisèle Celan-Lestrange, galerie Métamorphoses, 28 rue Jacob, 75006 Paris, du 10 février au 28 mars 2026

Gisèle Celan-Lestrange, Bertrand Badiou, Sur le grand chemin, Librairie-galerie Métamorphoses, 2026, 207p. 50 €