Sereine Berlottier écoute pour nous les sons, demi-sons, défaits, de la voix de Perec. Elle nous livre ses impressions émues.

En référence à « 53 jours », le titre du dernier roman inachevé de Georges Perec, la collection 53 pages propose, l’espace d’un livre, un lieu d’écriture pour dire, penser, inventer, rêver, percer la lecture qu’on invente de Perec. Se construisent progressivement un parcours collectif multiforme, un cheminement proposé à 53 artistes et écrivains qui portent un regard personnel sur la vie et l’œuvre de l’écrivain. Une vingtaine de titres a déjà paru.
Je viens d’achever l’ouvrage de Sereine Berlottier et suis bouleversée par l’écoute de la voix de Perec qu’elle propose dans ce livre-enquête. L’enquêtrice est aussi une lectrice, une bibliothécaire, un écrivain, une chercheuse. Ici, c’est son ouïe qu’elle convoque, et à qui elle demande d’écouter et d’entendre la voix de Perec, ou plutôt les voix dans la voix de Perec, mais aussi la ou les voies que tracent ces modulations sonores au cours du temps.
Son voyage dans les sons et les bruits, dans le langage non verbal qu’est la voix, est balisé par des extraits de parole prononcées par Perec. Retranscrits, datés, prélevés, ces derniers constituent des archives qui concentrent un sens et des significations qu’il revient à notre écoute plus ou moins flottante de décrypter. C’est un de ces fragments qui donne son titre à cette enquête : « Le 20 février 1977, Georges Perec se racle la gorge, il hésite. / Le 20 février 1977, Georges Perec dit : ‘Je n’arrive pas très bien à le dire.’ / Le 20 février 1977, Georges Perec dit : ‘Ce qui passe, passe. » Sereine Berlottier parvient justement à alentir ce passage, à le déposer sur les pages de ce journal d’investigation.
Au départ, un constat : les écrivains, souvent, rechignent à prendre la parole en public, eux qui écrivent justement parce qu’ils ne sont ni des orateurs ni des rhétoriqueurs ni des séducteurs. Quels comptes doivent-ils rendre à leur lectorat lorsque, par exemple, ils commentent leur œuvre devant un public ? Et qu’est-ce que nous, lecteurs, cherchons à deviner dans leur discours verbal et infra-verbal ? La voix qui porte ces discours porte-t-elle une vérité, une clé, une explication, voire une révélation qu’aucun mot ne supporterait ? Sereine Berlottier cherche la voix de Perec dans des émissions radiophoniques et télévisuelles. Elle scrute aussi son corps, ses habits, les expressions de son visage, écoute et notes ses propos, tout en montant (au sens cinématographique du terme) le récit de sa recherche dans un livre aussi émouvant qu’essentiel. Elle retranscrit les silences et les blancs dans la voix ; les hésitations, les rires, les accélérations, les arrêts, les précipitations, et ce sur une quinzaine d’années de la vie médiatique de Perec. « C’est curieux de vouloir devenir langage », déclare Perec dans un de ces fragments recopié par Sereine Berlottier. Pour le lecteur, il est bouleversant d’entendre un Perec oublié : celui qui, en mai 1980[1], va tenter de prendre la parole au fond d’une mine, à 234 mètres sous terre, lieu choisi pour inviter des poètes justement dits « sonores ». Perec est-il ivre, malade, terrifié/asphyxié par le lieu et les circonstances de cette rencontre ? Se laissant traverser par cette voix d’un clown triste, Sereine Berlottier parvient à la saisir par ces mots si justes : « petite écaille de langage qui flotte dans le vide. » Elle emprunte à un autre poète, Gherasim Luca, la situation aporétique dans laquelle se trouve l’écrivain : « Comment s’en sortir sans sortir. » La sortie, déchirante, consiste dans l’abandon aux larmes : « Peut-être que c’est tout à fait impossible, d’écouter ce qui suit. / Perec pleure. / Il y a beaucoup trop de ‘e’ dans cette phrase. / Mais Perec, c’est avec des ‘i’ qu’il pleure. / Ce sont des larmes aiguës, non silencieuses, des larmes comme les cris d’un chat qu’on maltraite, qui a peur, qui s’est perdu et voudrait revenir. Pas des sanglots. Ni des silences. Pas des reniflements non plus. Perec pleure, en public, ça dure longtemps, c’est interminable, ce chagrin brut, fou, la crue où le masque du clown triste se défait indéterminablement ravagé. »
Suffit-il d’être « celui qui ne parle pas, puisqu’on écrit » ? L’écrivain protège-t-il « une phrase obscure » dans son livre, dans des gestes de voilement et de dévoilement absolument contemporains ? Sereine Berlottier pose ces questions avec une délicatesse et une grâce remarquables : à nos voix muettes d’y répondre, sans doute.
Anne Malaprade
Sereine Berlottier, Ce qui passe, passe : voix de Georges Perec, L’œil ébloui, 2026, /14/53, 56 p., 12 euros.
[1]. Il meurt en mars 1982.