Anne Malaprade adosse les épiphanies relatées par le philosophe italien à une portée générale, ce que nous faisons du monde.
Secret, vide central, blancheur terrible, noir intégral, matière fissile : nous vivons un corps hanté, un corps parlant, qui recherche par les mots un savoir qui toujours lui échappe et que souvent il pressent. Ce texte d’Agamben se déploie en deux pans qui disent ce lieu et le pouvoir des signes. Nous sommes regardés regardants. Notre être devient si creux qu’il résonne de tout ce que le monde bruisse. C’est comme si une résonance ouvrait le dedans au dehors, et menait le dehors jusqu’à un dedans sans fond. Le monde nous livre des images, des savoirs, des expériences qui viennent de plus loin que notre identité et notre présence actuelles. Nous sommes faits de l’énergie que l’univers nous apporte, mais d’un éclat qui ne comble jamais notre curiosité et notre désir de savoir, de connaître, de rencontrer.
Dans un premier temps, Agamben propose des micro-récits d’épiphanies. Elles révèlent une sensation ouvrant toujours à une forme de savoir : ainsi le son des cloches apprend « qu’on puisse dire quelque chose sans qu’il soit besoin de parler ». Mais ces révélations tout à la fois humbles et essentielles peuvent aussi émaner de lieux, d’objets, d’amis, de lectures, de villes, de philosophes, d’animaux, de paysages, de villes, de détails. Elles dessinent une sorte de palettes d’émotions pensives ou de pensées émues qui réconcilient, le plus souvent, le corps et l’esprit, l’ici et l’ailleurs, l’hier et aujourd’hui ; le fini épouse l’infini. Le texte est magnifiquement traduit par Martin Rueff, qui nous donne à lire des petites proses ciselées, précises, dans lesquelles la langue touche juste, usant de mots simples qui saisissent l’essentiel. Émane de ces vignettes une forme de sérénité et d’évidence, mais de celle qui présuppose des conflits, des heurts, des déceptions et des manques qui ont été pris en compte, surmontés, assimilés. Dépassés peut-être, mais sans jamais être oubliés.
La seconde partie du livre s’intitule « Ce que je n’ai pas vu, entendu, appris… ». La négation ouvre à une autre strate temporelle. Après le passé composé et le présent du premier pan du livre, Agamben travaille, à l’imparfait cette fois, une scène matricielle qui explique en partie l’origine des proses initialement réunies. Il raconte comment sa mère lui a fait relire un texte qu’il avait écrit enfant, âgé de huit ou neuf ans, texte dans lequel il décrivait le « centre secret de ma pensée », qui, de nouveau perdu, peut néanmoins être approché par les termes de « vide central », « suspension », ou encore « écart ». L’écrivain adulte prend conscience que tous ses livres ont tenté de déplier, d’expliquer, d’exposer ce « nœud » initial, une seule fois saisi, à jamais oublié. Écrire, c’est donc non pas fouiller la mémoire, qui, elle, sait, retient, imprime. C’est plutôt explorer l’oubli, le manque, l’absence, ce qu’Agamben appelle le « non-dit », soit ce qui se soustrait inévitablement à la parole, et ce vers quoi tend, quoi qu’il arrive, la même parole. Écrire, c’est donc basculer dans ce vide qui n’en finit pas de vibrer, et pour lequel aucune phrase ne sera jamais assez juste ni fidèle. Toute réponse au néant suppose l’écriture, toute écriture sait qu’elle ne sait pas et qu’elle transforme par ses mots ce qu’elle veut approcher. Mais le secret n’est-il pas qu’il n’y a pas de secret ? La « joie » et la « splendeur » évoquées à la fin de cette méditation consistent peut-être à accepter d’être traversé par des expériences et des rencontres fulgurantes qui n’occasionnent aucun dénouement, mais une reprise, un élan, un mouvement, comme si on pouvait tout à la fois regarder passer le temps et vivre intégralement cet écoulement.
Anne Malaprade
Giorgio Agamben, Ce que j’ai vu, entendu, appris… Traduit de l’italien par Martin Rueff, Nous, 78 p., 14€