Entretien avec Marion Graf, autour d’inédits de Robert Walser, par Isabelle Baladine Howald. [Les entretiens]


Entretien avec Marion Graf, traductrice de Robert Walser, à l’occasion de la parution d’inédits de l’écrivain suisse de langue allemande.


 

La Buveuse de larmes vient de paraître chez Zoé, l’éditeur de tant de textes de l’écrivain, presque tous traduits par Marion Graf. Il s’agit d’inédits, choisis par le spécialiste de Robert Walser, Peter Utz et par Marion Graf. Certains textes sont sidérants, notamment le tout dernier, qui donne son titre au recueil…

Entre deux trains, Marion Graf passe par Strasbourg où nous avons souvent parlé de Robert Walser ensemble. Le temps n’a pas passé, dans le souvenir toujours joyeux de sa dernière promenade que nous avions refaite ensemble il y a longtemps à Herisau, entre les herbes, les fleurs et les rires.

 

L’entretien

Isabelle Baladine Howald : Il restait – et reste ? –  donc des inédits de Robert Walser à publier ?! Toujours sous la forme de petites proses ?

Marion Graf : Mais oui, il reste encore beaucoup à traduire ! La traduction n’est qu’une des formes de la renaissance de Walser, qui se poursuit depuis sa mort en 1956, survenue après un silence littéraire de 23 ans.

De son vivant, Walser a publié 15 livres : trois romans, un recueil de poèmes, un recueil de « dramolets », et une dizaine de volumes de « petites proses », souvent déjà parues auparavant dans la presse : son premier livre, Les rédactions de Fritz Kocher (1904) et son dernier livre, La Rose, (1925) sont de tels recueils. La petite prose, une forme de chronique connue en allemand sous le nom de « feuilleton », est son domaine d’excellence, il a pratiqué ce genre à chaque étape de sa vie. Après 1925, les possibilités d’éditer en volume ses textes brefs disparaissent pour Walser, alors même que sa production atteint pendant quelques années une cadence étourdissante. Plusieurs centaines de proses et de poèmes paraissent alors dans les « feuilletons » des principaux quotidiens allemands, viennois, pragois, zurichois, avec lesquels il fait affaire jusqu’à son silence définitif, en 1933. Tous ces textes sont restés disséminés jusqu’à ce que dans les années 1960, une première édition posthume de l’œuvre de Walser les rassemble. S’ajoutent à ce corpus épars les textes qu’il avait conservés par-devers lui et qui, publiés post mortem, devaient donner à son œuvre une dimension insoupçonnée : en particulier les 526 feuillets des esquisses au crayon (les fameux Microgrammes), et 140 proses retrouvées sous forme manuscrite dans ses archives. Ces 140 textes transcrits au net, visiblement destinés à la publication mais restés inédits du vivant de Walser, datent des années 1925 à 1933, période d’extraordinaire inventivité sur laquelle se concentre aujourd’hui l’attention des spécialistes de Walser. C’est dans cet ensemble que nous avons sélectionné les 32 proses de La Buveuse de larmes.

Pour donner une idée de l’ampleur de l’œuvre : l’édition courante des œuvres de Walser en 20 volumes, disponible actuellement chez Suhrkamp, compte six tomes de « petites proses » (sans compter les volumes compilés par Walser lui-même). S’y ajoutent les Microgrammes déchiffrés dans les années 1980 et édités séparément. Par ailleurs, une édition critique complète est en cours de publication, qui comptera une cinquantaine de volumes. Pour les lecteurs francophones, il y a donc encore de quoi faire des découvertes.

 

I.B.H. : Pourquoi les 32 textes retenus dans La Buveuse de larmes sont-ils restés inédits du vivant de Walser ?

M.G. : le mystère reste entier. Leur valeur littéraire n’est certainement pas en cause, car tout Walser se retrouve dans ces proses ! Notre choix veut illustrer leur diversité thématique et formelle, typique des années dites « bernoises », la période où l’écriture de Walser est la plus expérimentale.

 

I.B.H. : On est dans du pur Walser, « facteur ordonnateur » des petites choses, des détails, comme il se décrit, avec son ironie percutante mais jamais lourde, ses pirouettes, toujours un peu extérieur à ce qu’il décrit, comme dans la petite prose « la gare » où on a l’impression qu’il assiste aux choses derrière une vitre…

M.G. : Ce détachement et cette soudaine attention sont en effet une des signatures de Walser qui souvent, semble écrire en flâneur ! La gare, la promenade, la ville, le quotidien, une certaine actualité culturelle sont quelques-uns des thèmes classiques du « feuilleton », un genre littéraire qui a disparu aujourd’hui, mais qui a culminé avec l’essor de la presse dans les années 1920. Ce fut le gagne-pain de très nombreux auteurs de l’époque. Il s’agissait de textes courts, publiés dans les grands quotidiens en bas de page, en contraste avec les rubriques politiques et économiques. Les proses de Walser embrassent et subliment les contraintes du genre. La règle d’or étant la légèreté et l’élégance, un côté touche-à-tout, une écoute joueuse des mots ou des sujets à la mode, la perspicacité et la mobilité du regard, mais aussi l’ambiguïté d’un « je » qui mime une situation de confidence autobiographique, ou un discours adressé au lecteur, ou plus souvent à une lectrice… C’est à l’intérieur de ce genre chatoyant et éphémère que Walser développe sa poétique et sa langue inimitables. Il y introduit aussi une réflexion raffinée sur l’écriture. À cet égard, La Buveuse de larmes propose quelques textes essentiels.

 

I.B.H. : Lesquels par exemple ?

M.G. :« Une espèce de récit » où il définit sa prose comme « un livre du moi diversement découpé ou divisé », et poursuit par une fantaisie sur Les Brigands de Schiller…  ou « Esquisse au crayon », où il lève le voile sur sa méthode du crayon et de la micrographie. Il y a dans ce bouquet d’autres textes importants, comme « Minotaure », où il rapporte la montée des nationalismes au fameux mythe du labyrinthe ; ou les nombreuses proses où, peut-être en clin d’œil à ses lectrices, s’exprime son attention à la condition féminine.

 

I.B.H. : « Il me semble que la nature nous conduit vers l’art ; puisse celui-ci, à son tour, nous rendre attentifs à la nature » écrit Walser dans un autre texte central du livre, « De quelque chose qui saute aux yeux ». Il y évoque son rapport à l’art et à la nature avec une grande finesse, sans les opposer, plutôt en les plaçant l’un à côté de l’autre, comme en un double regard mais qui ne peut regarder les deux en même temps ?

M.G. : En effet, ce texte est très fort : il part de l’étrange expérience que chacun peut faire en regardant un tableau dans une vitrine. La peinture, mais aussi le cinéma et la littérature tiennent une place importante dans ces proses : lecteur de Schiller, de Mór Jókai, de romans de gare… Walser nous surprend et nous délecte en brouillant les hiérarchies culturelles convenues.

 

I.B.H. : il me semble qu’il ne faut surtout pas lire ces petites proses à la suite, plutôt peu à peu, ou pas plus de deux ou trois d’affilée pour les savourer pleinement, ne surtout pas s’habituer. En cela Walser correspond aussi bien au lectorat de ses feuilletons en bas de page d’un journal des années 20 ou 30 qu’au lectorat d’aujourd’hui qui grappille tout entre deux (bus, train etc.), comme le souligne Peter Utz dans sa préface. Une autre particularité de Robert Walser, est-ce sa manière d’écrire en ne perdant jamais de vue son lecteur ? Une des modernités de Walser ?

M.G. : Certainement ! Ces deux particularités montrent bien comment Walser transcende les lois du feuilleton – affriander le lecteur et lui offrir une brève pause dans son quotidien – pour leur donner une véritable force littéraire, une résonance qui nous atteint encore aujourd’hui.

 

I.B.H. : Son écriture semble toujours en mouvement, qu’il soit assis ou qu’il flâne lui-même, avec toujours des effets de surprise, des hasards brefs, des furtifs détournements de situations, par de micro-événements (quelqu’un vient vers lui ou il se rend compte que quelqu’un s’éloigne, un couple passe etc.) … Se fait-il surprendre ou veut-il dérouter son lecteur ? Vous consacrez une « note de la traductrice », en fin du volume, à la dimension « artisanale » votre travail ; ressentez-vous, comme traductrice, cet effet de mouvement ?

M.G. : Je suis très sensible à cette idée de mobilité dans l’écriture. C’était bien l’intention profonde de Walser, d’éveiller dans la langue ce qu’il appelle « une vitalité inconnue ». Il y parvient aussi en bifurquant abruptement d’une thématique à l’autre… En le traduisant, il faut le suivre dans ses brusques crochets, et veiller à ne rien lisser, à ne rien figer !

 

I.B.H. : Êtes-vous encore surprise par lui, vous qui le traduisez depuis longtemps ? Que continue-t-il de vous apporter ?

M.G. : Je reste émerveillée par Walser. Par cet homme digne et solitaire, farouchement indépendant, et d’une éblouissante lucidité. Sa ténacité et son professionnalisme m’en imposent, quand je le vois, après ses années berlinoises (et sa correspondance est impressionnante à cet égard), prendre pied dans le monde de l’édition et de la presse en Suisse entre 1914 et 1920 ; j’admire son courage lorsqu’après la coupure de la Première guerre mondiale, sans quitter Berne, il renoue avec le monde littéraire allemand, se lance dans des expérimentations littéraires radicales et se constitue un vaste cercle de clients, allant jusqu’à travailler avec des agences.

Et surtout, ses textes me conduisent sur des sentiers toujours inattendus, je ne m’en lasse pas. Il y a par exemple dans La Buveuse de larmes, un texte très kafkaïen intitulé « Un conte », où le narrateur se transforme en boule… Ou le texte final, « La buveuse de larmes », qui ne comporte qu’une seule phrase… Ou une promenade extraordinaire, qui emmène le narrateur d’un continent à l’autre et se conclut sur ce suspens : « De temps en temps, je suspendais mon pas et, scrutant mon cœur comme une Amérique que nul Christophe Colomb n’aurait encore découverte, je restais immobile. »

 

I.B.H. : Merci infiniment, Marion Graf, de nous avoir accordé cet entretien.

 

Robert Walser, La Buveuse de larmes, textes choisis par Peter Utz et Marion Graf, traduits de l’allemand par Marion Graf, préface de Peter Utz, Editions Zoé, 2024, 19€